Tu aimeras ton prochain comme toi-même : ce "commandement" provient de la Torah, plus précisément du Lévitique (19, 18), dont il peut être intéressant de citer la phrase entière : "Tu ne te vengeras pas, ni ne garderas de rancune, contre les fils de ton peuple, mais tu aimeras ton prochain comme toi-même". On voit donc que l'amour du prochain dont il est question ne concerne quand même que les "fils de ton peuple". Le mot lui-même que nous traduisons ici par "prochain" a une gamme de significations qui part de "ami" en passant par "compagnon" et allant, comme dans cette phrase citée, jusqu'à "confrère". Il n'est alors pas impossible que cet homme de la Torah, ce spécialiste du texte sacré, ayant entendu Jésus prôner l'amour de ses ennemis, ait voulu savoir plus précisément ce qu'il entendait par là.
Jésus parlait-il d'aimer jusqu'aux frères du peuple élu avec lesquels on aurait des motifs de désaccord — comme par exemple entre pharisiens et sadducéens, dont on sait qu'ils ont pu aller jusqu'aux meurtres collectifs entre eux —, ou par "ennemis" entendait-il carrément les ennemis du peuple, tous ceux qui les ont envahis à tant de reprises au long des siècles, dont les romains ne sont que les derniers avatars ? En choisissant de prendre l'exemple d'un Samaritain pour donner sa réponse, Jésus se situe un peu quelque part entre les deux : les Samaritains sont des héritiers de la promesse eux aussi, ils se réfèrent eux aussi à la Torah, même si les Judéens considèrent qu'ils ne sont pas restés fidèles à leur foi, notamment en se mélangeant à des étrangers à leur peuple.
Mais au-delà de ce choix, le mashal vise surtout à pulvériser la logique sur laquelle se base le légiste. Car, au lieu d'un Samaritain, cela aurait aussi bien pu être un romain, qui se soit senti pris de compassion pour cet homme à demi-mort. On ne sait d'ailleurs rien sur ce dernier : s'agit-il d'un Juif ou pas, peu importe en l'occurrence, c'est un homme, un être humain, et cela doit suffire à en faire un frère, un prochain ; il y a déjà ici une première réponse à la question de notre spécialiste de la Torah. L'amour du prochain ne concerne pas seulement d'aimer mes amis, ma famille, mes proches, ni même seulement ceux de ma patrie, cet amour ne peut être qu'universel, tout être humain est mon prochain.
Mais si on s'en arrêtait là, on manquerait encore le plus important : puisque tout le monde, n'importe qui, fait partie de la catégorie "mon prochain", puisque mes proches c'est toute l'humanité sans aucune distinction de sexe, de couleur de peau, d'intelligence, de richesse, de langue, de pays, la vraie question n'est plus celle qui était posée, "qui est mon prochain ?" à moi, mais de qui, moi, vais-je me faire le prochain ? de ceux qu'il pourrait m'être utile d'avoir parmi mes relations, ou de ceux qui ont besoin que je me fasse proche d'eux, pour quelque raison que ce soit ?
Agrandissement : Illustration 1
et voici qu'un homme de la torah s'est levé
le mettant à l'épreuve en disant
« maître ! qu'ai-je à faire pour hériter d'une vie éternelle ? »
et il lui a dit
« dans la torah qu'est-ce qui a été écrit ? comment lis-tu ? »
et répondant il a dit
« tu aimeras le Seigneur ton Dieu
de tout ton cœur
et de toute ton âme
et de toute ta force
et de toute ton intelligence
et ton prochain comme toi-même »
et il lui a dit :
« tu as bien répondu
fais cela ! et tu vivras »
mais lui voulant avoir raison
a dit à Jésus
« et qui est mon prochain ? »
alors le reprenant Jésus a dit
« un homme descendait de Jérusalem à Jéricho
et il tomba au milieu de brigands qui
l'ayant et dépouillé et chargé de coups
s'en allèrent le laissant à demi mort
puis par hasard un prêtre descendait par ce chemin-là
et l'ayant vu passa outre
et aussi de même un lévite étant venu là et l'ayant vu
passa outre
mais un Samaritain cheminant vint près de lui
et l'ayant vu fut remué jusqu'aux entrailles
et s'étant approché il banda ses blessures
y versant de l'huile et du vin
puis l'ayant fait monter sur sa propre monture
il l'amena dans une auberge et prit soin de lui
et le lendemain sortant deux deniers
il les donna à l'aubergiste et lui dit
"prend soin de lui
et ce que tu dépenserais en plus
moi à mon retour je te le rendrai"
lequel de ces trois
te semble s'être fait le prochain
de celui tombé parmi les brigands ? »
il a dit
« celui qui a agi avec compassion envers lui »
alors Jésus lui a dit
« va ! et toi aussi fais de même ! »
(Luc 10, 25-37)