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Billet de blog 7 novembre 2024

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La métanoïa : c'est une insulte ?

Je vous dis qu'il y a plus de joie du point de vue des anges dans le ciel pour un seul "pécheur" qui se métanoïse que pour quatre-vingt-dix-neuf "justes" qui n'ont pas besoin de métanoïa...

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Dans ces deux paraboles, nous sommes comparés à des moutons ou à des drachmes, dont le ou la propriétaire représente Dieu, et comme l'un ou l'une d'entre nous s'est perdu(e), Dieu part donc à sa recherche. L'histoire du berger avec ses moutons est un peu plus développée que celle de la femme avec ses drachmes, on a le sentiment que cette deuxième histoire a été ajoutée pour qu'il y ait un pendant issu du monde féminin à la première, issue elle du monde masculin, ce qui donne donc ce récit un peu plus succinct. De plus, un mouton étant un être vivant, le berger peut le connaître personnellement, savoir lequel s'est perdu, et même lui manifester de l'affection quand il le retrouve, en le mettant sur ses épaules. Une drachme, de son côté, n'ayant pas de valeur propre qui la distinguerait d'une autre drachme (à part éventuellement pour des numismates, mais ce n'est pas ici le contexte...), la femme ne peut pas se réjouir spécifiquement pour cette drachme-là, la parabole s'en trouve un peu moins riche.

Mais la pointe de ces deux histoires n'est pas là, et de fait elle a été donnée dans la conclusion de la première : il y a de la joie pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre vingt dix neuf "justes" qui n'ont pas besoin de conversion. On peut alors, on doit même, se poser la question : c'est quoi des "justes qui n'ont pas besoin de conversion" ? est-ce que ça existe, est-ce que c'est possible ? Est-ce que ce n'est pas dans le même ordre d'idée que quelqu'un qui trouverait très bien que ses revenus ne bougent pas quand sévit une inflation à deux chiffres ?

Il faut commencer par regarder de plus près ce que signifie ce mot : conversion. En fait, le mot grec est "métanoïa", et il est relativement difficile à traduire. "Noïa", c'est l'esprit, et "méta" peut avoir principalement deux sens. Le premier est quelque chose comme "avec". Dans ce sens-là, conversion traduit assez bien ce dont il s'agit : se convertir, c'est se "vertir" c'est-à dire se "tourner vers", prendre une orientation, et "con" avec, avec d'autres ; se tourner avec d'autres dans la même direction, tout comme métanoïa c'est avoir l'esprit en accord "avec" celui d'autres. Dans les débuts du christianisme, c'était clairement le sens de la métanoïa, de la conversion, c'était entrer dans cette même perspective que celle des chrétiens.

Ceci dit, cette métanoïa, toujours à cette même époque des débuts du christianisme, était tout autre chose qu'une simple histoire d'idéologie, de philosophie, d'opinion, ni même de croyance, comme on pourrait le penser de nos jours dans nos sociétés sécularisées. Il y avait surtout ce qu'ils appelaient la venue de l'Esprit, une expérience concrète, qui semble avoir été plus que radicale, qui pouvait bouleverser de fond en comble la personne qui la vivait, et c'est là que le deuxième sens principal de "méta" apparaît : "après" ; mais après "quoi" ? métanoïa signifie donc aussi "l'esprit qu'on a après", après la venue de ...l'Esprit. On tourne en rond ?

Non ! On peut, je crois, ici se rapporter à ce que signifie méta dans des mots comme métalangage, méta-analyse, ou métaphysique, où la signification "après" prend le sens de "au-delà". La métanoïa est alors un passage vers un au-delà, non pas au-delà de l'esprit lui-même, mais au-delà de la façon dont on l'avait considéré et vécu jusque là. On pourrait parler de changement de paradigme, un peu par exemple comme lorsque Einstein établit la relativité comme façon de comprendre l'univers physique, par rapport à la conception newtonienne. C'est une révolution.

Concrètement, la métanoïa vécue par les premiers chrétiens, la métanoïa dont il est question dans ces paraboles aussi, la métanoïa à laquelle appelle Jésus (mais aussi tous les grands spirituels de l'humanité, de quelque tradition qu'ils soient), c'est de renverser ma façon de voir les choses : au lieu de partir de moi, de mon point de vue d'être humain, qui ordonne le monde et Dieu avec moi-même comme centre, au lieu de cela donc, c'est d'atteindre, ou plutôt de me laisser atteindre, par le point de vue du monde ou de Dieu, puisque c'est là la réalité : je ne viens pas de moi-même, je ne me suis pas fait moi-même, je ne me suis pas donné l'existence ni la vie ni la conscience (l'esprit), mais tout cela m'a été donné, m'est encore donné, sans cesse, à tout instant.

Voilà donc ce qu'est exactement la métanoïa, la conversion, et ceci est sans fin, car sans cesse nous nous référons de nouveau à nous-même, ce qui ne doit pas nous désespérer pour autant, mais c'est pourquoi il y a forcément plus de joie "dans le ciel" pour un seul "pécheur" qui "se convertit", que pour quatre vingt dix neuf qui se croient "justes" et se complaisent dans cette illusion...

Illustration 1

et tous les taxateurs et les pécheurs
    s'approchaient de lui pour l'écouter
et tant les pharisiens que les scribes protestaient
    en disant
« celui-là accueille des pécheurs et mange avec eux »
    alors il leur a donné cette parabole disant

« quel homme parmi vous ayant cent moutons
    et ayant perdu un seul d'entre eux
ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf dans le désert
et ne part-il pas après celui qui a été perdu
    jusqu'à ce qu'il le trouve ?
et l'ayant trouvé
    il le pose sur ses épaules en se réjouissant
et étant rentré à la maison
    il convoque les amis et les voisins en leur disant
"réjouissez-vous avec moi !
    parce que j'ai trouvé mon mouton qui avait été perdu"

je vous dis que de même il y aura de la joie dans le ciel
    sur un seul pécheur qui se convertit
plus que sur quatre-vingt-dix-neuf justes
    qui n'ont pas besoin de conversion
    
ou quelle femme ayant dix drachmes
    si elle a perdu une drachme
n'allume-t-elle pas une lampe
et ne balaie-t-elle pas la maison
et ne cherche-t-elle pas avec soin
    jusqu'à ce qu'elle ait trouvé ?
et ayant trouvé
    elle convoque les amies et les voisines en disant
"réjouissez-vous avec moi !
    parce que j'ai trouvé la drachme que j'avais perdue"

c'est ainsi vous dis-je qu'il y a de la joie à la face des anges de Dieu
    sur un seul pécheur qui se convertit »

(Luc 15, 1-10)

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