Ils étaient terrifiés : j'ai été frappé pour la première fois en lisant ce texte par le fait que, cette terreur qui s'est emparée des disciples en croyant voir le fantôme de Jésus, n'était peut-être pas une simple peur des fantômes, mais pouvait plutôt signifier que, avant d'en avoir été réduit à n'être qu'un ectoplasme, il fallait d'abord qu'il fut mort. Ils l'ont laissé seul avec toute la foule à gérer, bien sûr c'est lui qui les y a forcés, et s'ils n'arrivent pas à avancer sur la mer c'est sans doute aussi pour cette raison qu'ils y ont été contraints, et ils s'inquiètent aussi pour lui, tout capable qu'il soit de grands prodiges comme ce repas de cinq mille hommes à base de cinq pains seulement ; mais voilà, ils ne comprennent absolument pas pourquoi il les a renvoyés sans lui, comme s'il leur en voulait de quelque chose, comme s'il les reniait en tant que disciples.
D'autant qu'il ne leur a rien dit quant à la suite, il ne leur a pas dit clairement qu'il les rejoindrait, et d'abord comment ferait-il maintenant que la barque est partie. Ils sont en plein doute, en pleine interrogation, ils en sont évidemment restés, comme tout le monde, au messie politico-militaire, ils sont incapables d'imaginer que, lui, c'est justement ce dont il ne veut à aucun prix. Et d'ailleurs, ils n'ont peut-être pas tort, peut-être que ce qu'il ressortira pour Jésus de sa prière seul sur la montagne, c'est qu'il vaut mieux qu'il laisse tout tomber, et qu'il va partir seul ailleurs, sillonner l'empire romain, faire tout de suite de lui-même ce que feront plus tard ses disciples, après sa mort. Dans ce marasme où ils se trouvent, il n'est donc pas improbable que leur première réaction en le voyant comme marcher sur l'eau ait bien été de le prendre pour un revenant, et donc qu'il était bel et bien mort.
Et voilà, cette fois c'était bien la fin de tout, il n'était donc pas le messie, contrairement à ce dont ils étaient persuadés ; ils se sont trompés depuis le début, ils ont fait fausse route, tout ça pour rien, quitter femme et enfants, la vie sur les routes à la grâce de Dieu, pas sûrs d'avoir tous les jours à manger ni même le gîte... c'en est presque comme une répétition générale de ce qu'ils auront à vivre, cette fois réellement, lorsqu'il mourra pour de bon ! Oui, ils s'y sont laissé prendre, c'étaient leurs idées noires, le petit vélo dans la tête, qui leur ont fait croire ça. Bon, il faut reconnaître qu'il y avait aussi de quoi, et d'ailleurs, pour pouvoir se balader ainsi en flottant plus ou moins dans les airs, il faut bien qu'il ait déjà plus ou moins basculé de l'autre côté, dans ce qu'on appelle l'au-delà, bien qu'encore en même temps toujours et aussi de ce côté-ci.
Il me semble en avoir déjà parlé, les manifestations auprès des vivants de personnes récemment décédées ne sont pas forcément des hallucinations. Comme pour les phénomènes de mort imminente, qui ont fait l'objet maintenant de nombreuses études, ceux de ces manifestations post-mortem commencent à être étudiés tout aussi sérieusement, et ne laissent déjà plus guère de doutes. Depuis la classique horloge qui s'arrête "toute seule" à l'instant du décès, jusqu'aux apparitions à des personnes étrangères et qu'on ne peut donc soupçonner de créer le phénomène pour compenser leur peine, il semble ne pas faire de doute que quelque chose de la personne survit, alors que le corps, évidemment, lui, est mort et bien mort. Et ce quelque chose qui subsiste, qu'on pourra évidemment appeler l'âme, a la capacité, au moins dans certains cas et pour quelques temps, de prendre une apparence corporelle.
Dans le cas des défunts, cette dernière propriété n'est certainement pas intéressante en elle-même, et c'est sans doute ce qui s'est passé pour Jésus pendant quelques temps après sa mort effective sur la croix. Mais ce que l'âme peut ainsi faire après la mort, il n'y a pas de raison théorique pour qu'elle ne puisse pas le faire aussi, toujours dans certains cas, avant la mort, soit en se séparant provisoirement du corps pour apparaître en d'autres lieux puis retrouver ensuite le corps (et dans ce cas on obtient des phénomènes dits de bilocation), soit (encore plus fort ?) en emmenant en quelque sorte le corps avec elle, en ce cas il est alors évident que de plus le corps est parfaitement capable de flotter dans les airs ou toute autre fantaisie, c'est l'âme (le psychisme) qui mène la danse, la matière ne faisant que suivre.
En ce sens, c'est évidemment comme si la personne avait déjà vaincu la mort, et pas seulement "comme si", de fait, elle l'a déjà vaincue, elle est déjà passée à autre chose. Si Jésus "mourra" pourtant sur la croix, ce sera alors uniquement parce qu'il le faudra pour les disciples, parce que malgré tous ces signes, tous ces prodiges, dont ils auront été les témoins, ils resteront indécrottablement enlisés dans leur horizon borné à la restauration de la souveraineté d'Israël sur "sa" terre. Ce sera le seul moyen qu'il trouvera pour les ébranler pour de bon, au moins partiellement, mais il aura alors fait tout ce qu'il pouvait. Et s'il fallait que ce fut sur la croix, c'était bien pour cela, pour que ce soit l'occupant, l'étranger, les goyim, qui aient eu le dernier mot. Il fallait cela, je crois, pour qu'ils s'ouvrent à l'universalité, à la fraternité de toute l'humanité au-delà de toute notion de "race" ou de nation ou de culture...
Agrandissement : Illustration 1
et aussitôt il força ses disciples
à monter dans la barque
et à partir devant de l'autre côté vers Bethsaïde
pendant que lui-même libérait la foule
et s'étant séparé d'elle
il s'en alla sur la montagne prier
et la nuit venue
la barque était au milieu de la mer
et lui seul sur la terre
et les ayant vus s'échiner à avancer
car le vent leur était contraire
vers la quatrième veille de la nuit
il vient vers eux en marchant sur la mer
et il était sur le point de les dépasser
mais eux le voyant marcher sur la mer
crurent que c'était un revenant
et ils vociférèrent
car tous le voyaient et ils étaient terrifiés
et aussitôt il leur parla et il leur dit
« ayez confiance ! c'est moi ! n'ayez pas peur ! »
et il monta avec d'eux dans la barque
et le vent tomba
et ils étaient stupéfiés en eux-mêmes
à l'extrême au-delà de toute mesure
car ils n'avaient pas compris pour les pains
car leur cœur était aveugle
(Marc 6, 45-52)