Billet original : Et puis s'en va
Ils en parlent encore... lui-même se tient au milieu d'eux, et il leur dit : « Paix à vous ! »
Ils sont épouvantés, envahis de crainte, ils pensent voir un esprit ! Il leur dit : « De quoi êtes-vous troublés, et pourquoi des réflexions montent-elles dans votre cœur ? Voyez mes mains et mes pieds : Oui, JE SUIS, moi-même. Palpez-moi et voyez : c'est qu'un esprit n'a pas de chair et d'os, comme moi, vous voyez que j'en ai ! » Ce disant, il leur montre ses mains et ses pieds.
Comme ils sont encore incrédules, à cause de la joie, et qu'ils s'étonnent, il leur dit : « Avez-vous quelque aliment par ici ? » Ils lui remettent une part de poisson grillé. Il le prend et, en face d'eux, mange.
Il leur dit : « Telles sont mes paroles, celles que je vous ai dites étant encore avec vous : il faut que soit accompli tout ce qui a été écrit dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes, sur moi. » Alors il ouvre leur intelligence pour pénétrer les Écrits. Il leur dit : « Ainsi il a été écrit que le messie devait souffrir et se lever d'entre les morts le troisième jour. Et que serait proclamée en son nom la conversion pour la rémission des péchés à toutes les nations, en commençant par Iérousalem. Vous en êtes témoins. Et voici que moi, j'envoie la promesse de mon Père sur vous. Vous, restez assis dans la ville jusqu'à ce que vous soyez vêtus de puissance d'en-haut. »
Il les conduit dehors jusque vers Béthanie. En élevant ses mains, il les bénit. Or, tandis que lui les bénit, il est distancé d'eux et emporté dans le ciel.
Luc 24, 36-51
Nous avons deux parties dans ce passage de Luc, qui suit celui que nous avions hier, les pèlerins d'Emmaüs. Nous avons d'abord, enfin, la première, et dernière, apparition vraie de Jésus décrite par l'auteur, et nous avons ensuite un exposé de sa théologie concernant les temps nouveaux dans lesquels se trouvent les chrétiens suite à la résurrection. Si nous avons bien suivi le déroulé des événements, l'épisode d'Emmaüs s'est passé le dimanche, les deux disciples sont revenus dans la nuit, et nous sommes maintenant le lundi matin. Luc n'a vraiment pas traîné pour faire repartir Jésus au ciel ! une grosse journée, du dimanche matin avec la découverte du tombeau vide, au lundi matin avec cette scène, et puis s'en va... Par contre, par contraste avec la scène parallèle de celle-ci chez Jean (20, 19-23), le dimanche soir, où Jésus transmet tout de suite l'Esprit, en même temps qu'il donne mission aux disciples, Luc instaure au contraire un temps d'attente net et bien marqué avant la pentecôte, et ce toujours pour les mêmes raisons : bien séparer l'époque de Jésus, y compris la résurrection et jusqu'à l'ascension, de la nouvelle ère, celle de l'Esprit.
Dans son récit des Actes des Apôtres, Luc commencera par un rappel, à nouveau, de ce même schéma : résurrection, apparitions, ascension et enfin pentecôte. Ce tuilage entre les deux œuvres confirme l'importance qu'y accorde l'auteur, c'est bien là pour lui la charnière fondamentale. Il est vrai qu'il y dit que l'ascension se serait produite quarante jours après la résurrection ; il y a là une "petite" contradiction entre les deux œuvres, mais elle n'a en elle-même pas trop d'influences. D'abord parce que la relation de ce qui se passe durant ces théoriquement quarante jours est en fait très succincte, alors que Luc va faire durer l'attente de la venue de l'Esprit, théoriquement dix jours seulement, en nous racontant de manière détaillée, pendant cette période, l'élection du successeur de Judas, et même, à cette occasion, un récit de la mort de ce dernier... Les nombres mentionnés sont une chose, mais c'est la durée du récit des différentes périodes qui donne au lecteur la seule impression qu'il en retiendra. Dans le même ordre d'idées, il faut tenir compte de plus de ce que cette indication (quarante jours) se trouve au tout début d'un livre de vingt-huit chapitres qui vont nous décrire en long, en large et en travers l'action de cet Esprit saint sur les disciples pendant des années et des années. Dans ce contexte, insister sur la réalité de la résurrection en donnant un nombre de jours exagéré mais symbolique, ne porte plus trop à conséquences.
Revenons à la seule apparition réellement décrite par Luc, dans notre texte du jour. Nous voyons qu'elle combine le réalisme des récits de la première finale de Jean (c'est d'ailleurs là que Luc a puisé pour la composer) : Jésus montre ses mains et son côté (Jean 20, 20), il invite même à venir le"palper", ce qui est plus que seulement le toucher, et qui, faisant suite à la mention des mains et du côté, évoque l'invitation faite à Thomas de mettre son doigt dans les plaies des mains et sa main dans la plaie du côté (Jean 20, 27). Sur ce point précis, Luc n'est pas tout-à-fait aussi cru dans son récit que Jean, par contre il va plus loin que lui dans la description des capacités d'un corps de ressuscité en nous parlant d'un Jésus qui mange ! Il faut cependant être prudents avec ce "poisson grillé" : nous sommes à Jérusalem, dans les montagnes... le poisson ne fait pas partie des aliments courants, alors qu'il est parfaitement à sa place dans le récit de la seconde finale de Jean (21, 1s) qui se déroule en Galilée au bord de la mer du même nom. Le problème avec cette seconde finale de Jean est qu'elle a été rédigée extrêmement tardivement, au deuxième siècle, et que si c'est là que le récit de Luc a pris son poisson grillé, ces trois versets 41 à 43 sont alors eux aussi un ajout ultérieur au reste de la scène. Cette hypothèse est cependant la plus probable, un récit initial qui enchaînerait de "il leur montre ses mains et ses pieds" sur "Il leur dit : telles sont mes paroles..." fonctionne très bien, et semble même mieux "couler" qu'avec l'anecdote du poisson.
On notera alors qu'en reprenant ce poisson à la seconde finale de Jean, le continuateur de Luc a cependant sans doute été moins prudent que ses deux modèles (Jean et Luc), en parlant d'un Jésus qui mange. Dans la scène de Jean, il n'est pas dit que Jésus lui-même consomme du pain ou du poisson : il donne à manger aux disciples, mais lui-même on ne sait pas s'il le fait ou pas. Car il faut reconnaître qu'on arrive là aux limites du ridicule dans la volonté de prouver que le corps du ressuscité est bien un corps et pas un ectoplasme. On comprend les motivations de Jean quand il a lancé cette course à la matérialité du corps du ressuscité : il voulait qu'il soit clair que la résurrection n'avait pas été une simple survivance de l'âme ou de l'esprit, il voulait rappeler que le corps de Jésus avait bien été, lui-même, "relevé". Mais enfin, à quoi servirait à un corps devenu immortel, de manger ? il est évident qu'il y a là une absurdité en soi, au-dessus de laquelle notre continuateur de Luc a sauté à pieds joints sans se rendre compte de rien. Mais profitons-en pour pousser le raisonnement plus loin : plus besoin de manger, donc plus besoin non plus de système digestif, ni même de système respiratoire. Un corps qui apparaît sorti de nulle part dans une pièce close a-t-il aussi vraiment besoin de jambes ? de bras ? Le ressuscité a-t-il besoin d'organes des sens, d'appareil nerveux, de moelle épinière, de cerveau ? Non, il semble bien évident que non.
Comment aller plus loin sur cette question ? D'une part, le fait que, selon le témoignage de Jean, le corps de Jésus ait été "relevé", est forcément un événement qui a son importance : nous ne pouvons pas envisager qu'une telle "opération", exceptionnelle sinon unique, ait été fortuite. D'autre part, ce corps ressuscité n'est cependant plus contraint à ou par une matérialité telle que nous la concevons, il l'a dépassée. Il peut sans doute se matérialiser (et ici, bien que nous ayons vu à quel point tous les récits d'apparitions des évangiles sont dictés, souvent jusque dans leurs moindres détails, par des motivations strictement catéchétiques, nous devons considérer qu'il y a eu quand même vraisemblablement des apparitions, mais pas de la façon dont elles nous sont rapportées), sous la forme d'un corps tel que nous les connaissons, mais il n'y est pas contraint, et, dans son état "non matérialisé", on imagine mal qu'il ait encore besoin de conserver toutes les formes et l'organisation d'un corps "ordinaire". Maintenant, peut-être que la contradiction sur laquelle nous avons l'impression de buter provient de ce que nous nous représentons spontanément le dépassement de la matérialité comme étant en réalité une évasion hors de cette matérialité (un corps "spirituel" qui habite quelque part en-dehors de la matière et qui s'en revêt éventuellement à l'occasion comme d'un habit). Pouvons-nous envisager autre chose ? non pas une évasion, mais un accomplissement, un perfectionnement ?