Dans un passage (que nous n'avons pas vu) du chapitre précédent (Jean 7, 34), Jésus affirmait déjà à ses interlocuteurs judéens : "où moi je suis vous ne pouvez pas venir vous". Ici la formule est très légèrement différente : "où moi je me retire vous ne pouvez pas venir vous". Ce n'est pas exactement "où je m'en vais", il y a une nuance, c'est soit qu'il se retire, soit qu'il est emmené, dans les deux cas il y a une notion de contrainte, qu'il pourrait sans doute refuser de subir, mais son choix est de l'accepter, c'est le choix de sa nature humaine d'adhérer à sa nature divine, l'homme en lui choisit de se mettre en accord avec le dieu en lui aussi. Encore faut-il bien sûr que l'homme, la nature humaine en lui, ait conscience de, connaisse, le dieu en lui, sa nature divine ! et c'était ce dont il parlait dans sa première affirmation "où je suis" en constatant que ceux auxquels ils s'adressait n'avaient pas, eux, cette même expérience que lui.
La suite du texte appuie, revient, sur cet état de fait : ils sont d'en bas, c'est comme Nicodème au début de l'entretien qu'il avait eu, c'est comme nous tous quand nous venons au monde : nous sommes nés du monde et nés au monde ; mais il y a aussi une seconde naissance à laquelle nous sommes appelés, la naissance d'en haut, la naissance de l'Esprit. Celle-ci, Jésus l'a vécue vraisemblablement lors de son baptême par Jean, et par la suite tout son ministère consistera à essayer d'y appeler chacune et chacun : ils sont d'en bas, lui aussi l'est encore, mais il est aussi d'en-haut, il est à la fois humain et divin, comme nous tous en réalité, mais encore faut-il le découvrir, et surtout le vivre, et harmoniser progressivement l'humain au divin, c'est en ceci que, tout en étant toujours "dans" le monde, on cesse d'être "du" monde, non pas donc en se suicidant, mais en ne laissant plus ce monde en nous, l'humain, faire comme s'il était son seul but, sa seule norme, en lui-même.
La vraie norme, c'est donc le divin, le Père, c'est de lui que nous venons en réalité, c'est lui qui nous a envoyés dans ce monde, et il ne nous y a pas laissés seuls, abandonnés de lui, il est bien là, présent, et même plus présent à moi-même que moi-même. Ce qui ne signifie pas qu'il sache mieux que nous ce que nous ayons à faire, il n'y a là rien de tracé à l'avance, il ne le sait pas plus que moi, ce que j'ai à faire, avant que nous ne le décidions ensemble : il a besoin de moi, tout comme il a eu besoin de Jésus, et de toutes et tous, ou mieux de chacune et chacun. De ce point de vue, il n'y a réellement pas de différence fondamentale entre Jésus et nous, c'est exactement au même chemin que nous sommes tous appelés, et par là je ne veux certainement pas dire que nous sommes tous appelés à finir sur une croix ! Non ! il y a de nombreuses demeures "dans le ciel", elles sont toutes différentes, comme chaque couleur peut être différente de toutes les autres.
On notera alors particulièrement qu'il n'y a pas lieu de forcément traduire le "ego eimi" grec (dans « car si vous ne croyez pas que "ego eimi" » et « alors vous connaîtrez que "ego eimi" ») par "je suis". Il ne s'agit pas nécessairement, comme le pensent la plupart des théologiens chrétiens, d'une affirmation par Jésus de sa divinité (moi je suis) au même titre que YHWH (je suis celui qui suis), car, si on regarde la Septante, cette traduction en grec de la bible hébraïque, on voit que "ego eimi" y traduit le plus souvent sinon toujours l'hébreu "c'est moi", et ce "c'est moi", dans le contexte de l'époque de Jésus, est alors forcément compris comme signifiant "c'est moi le messie", c'est moi l'objet de toutes vos attentes, certes différemment de ce que vous vous imaginez, je ne suis pas le chef de guerre, le roi, c'est de tout autre chose que je suis venu témoigner, c'est à tout autre chose que je vous appelle, saurez-vous l'entendre ? saurez-vous y répondre ?
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alors Il leur a dit de nouveau
« moi je me retire et vous me chercherez
et vous mourrez dans votre péché
où moi je me retire vous ne pouvez pas venir vous »
aussi les Judéens disaient
« irait-t-il se tuer lui-même qu'il dise
"où moi je me retire vous ne pouvez pas venir vous" ? »
et il leur disait
« vous ! vous êtes d'en bas ! moi je suis d'en haut
vous ! vous êtes de ce monde ! moi je ne suis pas de ce monde
aussi vous ai-je dit que vous mourrez dans vos péchés
car si vous ne croyez pas que c'est moi
vous mourrez dans vos péchés »
alors ils lui disaient
« toi tu es qui ? »
Jésus leur a dit
« ce que je vous ai dit aussi depuis le commencement !
j'ai beaucoup à dire et à juger sur vous
mais celui qui m'a envoyé est véridique
et moi ce que j'ai entendu de sa part
c'est cela que je déclare au monde »
ils ne comprirent pas qu'il leur parlait du Père
alors Jésus a dit
« quand vous aurez élevé le fils de l'homme
alors vous connaîtrez que c'est moi
et que de moi-même je ne fais rien
mais que comme le Père m'a enseigné c'est cela que je dis
et celui qui m'a envoyé est avec moi
il ne m'a pas laissé seul
puisque moi je fais toujours ce qui lui plaît »
à ces paroles de lui beaucoup crurent en lui
(Jean 8, 21-30)