Billet original : L'ignorance du monde
« Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï avant vous. Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est sien, mais parce que vous n'êtes pas du monde et que moi je vous ai élus en vous sortant du monde, c'est pour cela que vous hait le monde.
« Souvenez-vous de la parole que moi je vous ai dite : le serviteur n'est pas plus grand que son seigneur. S'ils m'ont persécuté, vous aussi ils vous persécuteront. S'ils ont gardé ma parole, la vôtre aussi ils la garderont.
« Mais tout cela ils vous le feront en raison de mon nom, parce qu'ils ne connaissent pas celui qui m'a donné mission. »
Jean 15, 18-21
Il est certain que, si Jésus a fini sa vie sur la croix, c'est parce que "le monde l'a haï" d'une manière ou d'une autre. Il est par contre plus difficile d'affirmer que cette haine du monde à son égard ait eu pour seule raison le fait qu'il n'était, en quelque sorte, plus du monde : tout entier dans l'Esprit. Nous sommes ici dans des développements de la théologie johannique que je considère, personnellement, comme étant des plus contestables. Nous sommes dans une vision manichéenne qui voudrait opposer le monde de la chair, comme étant mauvais, au monde de l'Esprit. Or, la caractéristique essentielle de la chair n'est pas qu'elle serait animée de mauvaises intentions contre l'Esprit, mais c'est simplement qu'elle l'ignore. Le monde de la chair est en réalité juste fondamentalement indifférent au monde de l'Esprit.
Il nous est très difficile de savoir quelles ont été les vraies raisons de la mort de Jésus sur une croix dans la force de l'âge, plutôt que "naturellement" dans son lit après une vie bien remplie. Si on suit les synoptiques, l'hypothèse la plus probable est seulement qu'il ne s'est pas assez méfié de l'enthousiasme de ses partisans galiléens. Sa mort n'a alors pas vraiment eu de raisons religieuses, ce n'est pas le fond de ce qu'il enseignait qui a posé problème, mais c'était surtout une question d'ordre public, dans un pays sous domination étrangère, alors que cette agitation qu'il avait suscitée était justement due à une méprise sur le véritable contenu de son message ! La mort de Jésus semble bien ressortir d'un pur non-sens, d'un malheureux concours de circonstances, et peut-être d'une certaine inconscience, ou manque de prudence, de sa part, bien plus que d'une "haine du monde" à l'égard de l'Esprit !
Il est certain que si on se fiait à l'évangile de Jean au pied de la lettre, on pourrait envisager une mise à mort à cause d'un enseignement confinant au blasphème. Mais il n'est d'abord pas évident de savoir sous quelle forme précise Jésus a pu réellement s'exprimer lui-même : l'évangile nous donne la théologie telle qu'elle a été élaborée au fil de décennies, et on peut soupçonner qu'à l'origine Jésus ne s'y était pas donné à lui-même une place aussi centrale que celle qui lui a été attribuée par la suite. Ensuite, on peut douter que Jésus ait parlé ainsi publiquement, devant le tout-venant, de notions si délicates et surprenantes pour la mentalité religieuse juive, sans prendre plus de précautions. Enfin, même dans l'évangile, la raison la plus importante qui est invoquée est bien celle du risque d'une intervention des romains. Que ce soit chez Jean ou dans les synoptiques, il est évident que les autorités religieuses perçoivent aussi Jésus comme un concurrent ; mais il n'y a là rien que de très normal, le judaïsme de l'époque est en réalité extrêmement pluriel, et on est alors dans des rapports de force pour le pouvoir, pas dans la persécution à cause des spécificités de sa doctrine...
Une telle persécution ne semble pas non plus s'être exercée contre la communauté johannique, pas plus d'ailleurs que contre les communautés issues des disciples galiléens ; il ne faut pas prendre, à ce sujet, pour argent comptant tout ce que nous raconte la tradition. Il y a certainement eu controverses et désaccords entre les différents héritiers de Jésus, d'une part, et les autres partis du judaïsme, d'autre part ; mais peut-être pas plus qu'entre ces autres partis du judaïsme, et peut-être pas plus non plus qu'entre les différents partis des héritiers de Jésus eux-mêmes ! Le judaïsme était vraiment très pluriel, et souvent conflictuel ; le christianisme naissant a dû simplement se frayer son chemin dans ce pluralisme, sans qu'il y ait eu d'acharnement spécifique à son égard de la part d'un monde juif qui l'aurait haï pour la raison que, lui, n'aurait plus été "du monde". Une hostilité avérée, ce sera plutôt le monde romain qui la manifestera, mais là encore on trouvera difficilement que l'objet du ressentiment soit la théologie johannique de la vie dans l'Esprit !