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Billet de blog 9 juin 2014

Le monde à l'envers

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Billet original : Le monde à l'envers

Voyant les foules, il monte sur la montagne. Il s'assoit. Ses disciples s'approchent de lui.  Il ouvre la bouche et les enseigne en disant : 

« Heureux les pauvres en esprit : à eux est le royaume des cieux ! Heureux les doux : ils hériteront la terre. Heureux les affligés : ils seront consolés. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés. Heureux les miséricordieux : pour eux il y aura miséricorde. Heureux les purs de cœur : ils verront Dieu. Heureux les pacifiants : ils seront appelés fils de Dieu. Heureux les persécutés à cause de la justice : à eux est le royaume des cieux ! 

« Heureux êtes-vous, quand ils vous insulteront et persécuteront, quand ils diront contre vous toute mauvaiseté (en mentant !) à cause de moi. Réjouissez-vous, exultez ! Votre salaire est abondant aux cieux. C'est ainsi qu'ils ont persécuté les prophètes, ceux d'avant vous ! »

Matthieu 5, 1-12

Nous attaquons aujourd'hui une lecture relativement suivie de Matthieu, que nous allons poursuivre pendant près de trois mois, soit grosso modo jusque fin août. Nous avons sauté ici ce qu'on appelle l'évangile de l'enfance, ainsi que l'inauguration du ministère de Jésus avec son baptême, sa retraite au désert, et l'appel de quatre premiers disciples. Et nous attaquons le premier gros morceau de cet évangile, ce qu'on appelle le sermon sur la montagne. C'est une des caractéristiques de Matthieu, que de regrouper son matériau par genres et par thèmes. Le sermon sur la montagne n'est donc pas un sermon que Jésus aurait prononcé d'affilée devant une foule qui l'aurait suivi sur une montagne, contrairement à ce que nous dit l'introduction. Ça, c'est l'habillage que Matthieu a voulu donner à ce premier regroupement d'enseignements qu'il a collectés comme ayant été prononcés par Jésus. Si Matthieu a regroupé ici ces enseignements précis, c'est qu'il considère que ce sont les premiers éléments que doivent recevoir ceux qui voudraient se joindre à la communauté dont il est issu. C'est, en quelque sorte, le catéchisme de "première année". C'est ainsi que nous devons comprendre le "sermon sur la montagne". Comme nous le verrons, Matthieu a fait des efforts pour donner un certain ordre et une certaine logique à l'ensemble des matériaux qu'il a rassemblés ici, mais nous trouverons aussi parfois quelques petits morceaux amassés les uns derrière les autres sans vraiment de raison évidente, juste parce que l'auteur tenait à les rapporter, et qu'il n'a pas su où les caser dans l'ensemble. De tels petits éléments quelque peu isolés sont souvent très intéressants, mais nous en reparlerons quand le cas se présentera.

Pour l'instant, nous avons donc l'inauguration du 'sermon' par ce morceau de choix universellement connu : les béatitudes. C'est vrai qu'on peut considérer les béatitudes comme une sorte de résumé à elles seules de tout l'enseignement de Jésus. Dans le même rôle, on peut penser aussi à la prière du Notre Père, que nous verrons d'ailleurs bientôt. Ou encore à la seule maxime sur l'amour des ennemis, qui figure aussi un peu plus loin. Il est donc vrai que de tels morceaux de l'enseignements de Jésus sont particulièrement emblématiques, il ne faudrait cependant pas les isoler excessivement de l'ensemble des paroles et des actions de Jésus. Notamment ici, pour les béatitudes, il y a des analyses fort savantes, et sensées, qui étudient les huit sentences qui les composent, qui les classent en groupes et catégories, en tirant des conclusions parfois très fines et spirituelles. Une telle approche n'est pas nécessairement erronée, mais manque à mon sens quelque chose qui me semble plus fondamental. On peut remarquer, pour commencer, que Luc, qui nous rapporte aussi des béatitudes, n'en donne que quatre, et encore sa quatrième est-elle sous la forme de notre dernier paragraphe d'aujourd'hui, c'est-à-dire la forme développée de "heureux les persécutés pour la justice". On peut difficilement imaginer que Luc (6, 20-23) ait volontairement supprimé ce que Matthieu aurait trouvé tel quel dans le matériau que les deux ont eu en commun pour composer leurs évangiles. En conséquence, on considère généralement que les trois premières béatitudes de Luc, et elles seules, se trouvaient vraisemblablement dans la source Q.

Tout ceci signifie qu'il est fort peu probable que Jésus ait jamais prononcé plusieurs béatitudes à la fois. La forme de maxime qui constitue les béatitudes était simplement une forme qu'il affectionnait d'utiliser, qui revenait régulièrement, mais ponctuellement, dans son discours. Ce fait a marqué son auditoire, et, plus tard, quand ses paroles ont commencé à se transmettre, ceux qui l'ont fait on jugé bon de rassembler ces paroles qui avaient un tel lien de parenté évident. Se sont ainsi retrouvées dans la source Q les trois béatitudes de Luc, "heureux les pauvres, heureux ceux qui pleurent, heureux ceux qui ont faim". On remarquera qu'elles ont en commun de concerner des personnes qui souffrent de leurs conditions de vie matérielles. Ce n'est pas le cas de "heureux les doux, heureux les miséricordieux, heureux les purs de cœur, heureux ceux qui font la paix" : nous ne sommes plus du tout ici dans le domaine de la vie matérielle ni de la souffrance subie, mais dans le domaine de la vie relationnelle et des efforts librement consentis. Cela ne veut pas dire que nous ne devions pas nous efforcer d'être doux, miséricordieux, purs de cœur, et de promouvoir la paix ! mais simplement que cette partie là du discours est assez vraisemblablement une extension qui a été faite par les premiers chrétiens à l'idée générale initiale plus restreinte exprimée par Jésus lui-même. C'est en tout cas particulièrement évident pour "heureux les persécutés", car on sait qu'il n'y a pas eu de persécutions contre les chrétiens du vivant de Jésus !

En résumé, nous pouvons tenir que trois béatitudes remontent à Jésus, trois béatitudes qui proposent des formules choc par le contraste entre la condition de ceux dont elles parlent et le 'bien' dont est qualifiée cette condition. Maintenant, il faut penser aussi au contexte dans lequel ces formules ont pu être prononcées. Ce contexte très probable, c'est la première période du ministère de Jésus, ce qu'on a appelé parfois le "printemps galiléen", cette période où se produisaient guérisons et exorcismes, au point que Jésus, comme les foules qui se sont mises alors à le suivre, ont pensé que le Royaume était en train de s'inaugurer. Dans un tel contexte, les béatitudes sont alors essentiellement une constatation d'un état de fait : ces malheurs étaient effectivement en voie de disparition. Je ne pense pas que Jésus ait jamais affirmé qu'il était bon en soi d'être pauvre, de pleurer et d'avoir faim ! Ceci n'empêche pas de constater aussi que les riches, repus et contents de leur sort, sont ceux qui globalement, n'ont pas été touchés par le ministère de Jésus ! Luc le souligne expressément en faisant suivre ses béatitudes de quatre malédictions symétriques. Et il est certain que si on est content à tous points de vue de son sort matériel sur terre, on ne risque pas de chercher le sens de sa vie plus loin que le bout de son nez...

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