Parabole assez curieuse au premier abord que celle-ci : cet homme riche fait l'éloge de son ex-intendant pour avoir réussi à l'escroquer une dernière fois, entre le moment où son renvoi lui a été signifié et le moment où il a été effectif ! On s'attendrait plutôt au contraire, à ce qu'il soit encore plus furieux contre lui, mais non. On pourrait dire qu'il est en quelque sorte beau joueur ? non pas donc qu'il apprécie de s'être fait gruger une fois de plus, mais qu'en tant que lui-même assez "malin" pour avoir su construire sa fortune, il reconnaît que son intendant a su, lui aussi, être malin une dernière fois. Ce n'est en ce cas évidemment pas devant lui qu'il aura fait cet éloge, mais plutôt devant ses pairs, devant ses potes, grands propriétaires, grands capitalistes, comme lui, là où l'intendant, par rapport à eux, ne reste quand même qu'un second couteau, un petit jeu.
On peut cependant donner acte à cet intendant d'un léger progrès dans la solidarité humaine avec cette dernière escroquerie qu'il ait commise au détriment de son "seigneur" : jusqu'à présent, son objectif avait été de se gaver lui seul, alors que cette fois-ci il en a fait profiter d'autres aussi. Bien sûr, c'est aussi pour servir ses intérêts propres, pour être à l'avenir accueilli chez eux, mais le fait n'en reste pas moins là, cette mésaventure lui aura appris au moins ça, qu'il peut être intéressant de s'associer entre coquins et faquins, comme le faisait et le fait certainement son ex-seigneur. Tout un jeu de la société, tout un jeu des "fils de ce monde" est là, de renvois d'ascenseurs, je t'aide et tu m'aidera en retour, entre pairs, entre commensaux ; des prêtés pour des rendus entre personnes du même monde. C'est cela aussi que le seigneur a su accorder à son ancien employé, d'avoir compris comment ça marche, le système.
Les "fils de lumière", eux, ne savent pas faire ça. Eux, savent que de toute façon, rien ne nous appartient, tout nous est donné. Toute possession est une appropriation de quelque chose qui ne nous appartient pas, de quelque chose qui est mis à notre disposition, qui nous est prêté, par la nature (ou par Dieu si on préfère), y compris nous-même. Bien sûr ils donnent volontiers ce qu'ils auraient, puisque ce ne serait de toute façon pas à eux, et ils n'attendent alors rien en retour. Mais le plus souvent, justement, ils n'ont rien à donner. C'est ce que disait Pierre à l'infirme qui mendiait à la porte du Temple dite la Belle Porte : de l'argent ni de l'or je n'en ai pas ; mais tout ce que j'ai je te le donne : au nom de Jésus, lève-toi et marche !
On notera quand même que le "ce que j'ai" est encore un abus ; cela non plus ne vient pas de Pierre, ce n'est pas à lui, pas plus que tous les signes, toutes les guérisons, qui ont pu se produire par l'intermédiaire de Jésus. Dans ce domaine, justement, rien ne peut se produire si on est encore dans ce genre d'état d'esprit où on croit être la source, le propriétaire, de quoi que ce soit. Tout est don ! Nos "dons", nos capacités, nos aptitudes, sont des dons reçus, tout comme toute la nature, dans laquelle nous puisons jusqu'à l'excès. Comment peut-on alors encore accaparer, s'approprier, garder pour soi seul, quoi que ce soit ?
Agrandissement : Illustration 1
et il disait aussi aux disciples
« il y avait un homme riche qui avait un intendant
et celui-ci fut accusé auprès de lui
comme dilapidant ses biens
et l'ayant appelé il lui a dit
"qu'est-ce que j'entends à ton sujet ?
rends le compte de ton intendance !
car tu ne peux plus être intendant"
alors l'intendant s'est dit en lui-même
"que ferais-je puisque mon seigneur me retire l'intendance ?
labourer je n'en ai pas la force
mendier j'en ai honte
je sais quoi faire
afin que lorsque j'aurai quitté l'intendance
on me reçoive dans sa maison"
et ayant appelé à lui chacun des débiteurs de son seigneur
il disait au premier
"combien dois-tu à mon seigneur ?"
et il a dit
"cent mesures d'huile"
et il lui a dit
"prends ton reçu et t'étant assis écris vite cinquante !"
puis à un autre il a dit
"et toi combien dois-tu ?"
et il a dit
"cent mesures de blé"
il lui a dit
"prends ton reçu et écris quatre-vingts !"
et le seigneur a fait l'éloge de l'intendant escroc
de ce qu'il ait été malin
c'est que les fils de ce monde
sont plus malins que les fils de la lumière
envers leur génération »
(Luc 16, 1-8)