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Billet de blog 9 janvier 2015

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Mouvements de fond

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Billet original : Mouvements de fond

Or, quand il était dans une des villes, voici : un homme plein de lèpre ! Il voit Jésus, il tombe sur la face et l'implore en disant : « Seigneur, si tu veux, tu peux me purifier. »  Il tend la main, le touche en disant : « Je veux : sois purifié ! » Aussitôt la lèpre s'en va de lui.  Il lui enjoint de ne dire à personne : « Mais va-t-en, montre-toi au prêtre, et offre pour ta purification, comme a imposé Moïse, en témoignage pour eux.  

La parole à son sujet se répandait de plus en plus. Des foules nombreuses se réunissaient pour entendre et être guéries de leurs infirmités. Quant à lui, il se retirait dans les déserts, et priait…

Luc 5, 12-16

Dans la suite des débuts de la manifestation de Jésus au monde, chez Luc, la liturgie a retenu cette guérison du lépreux, que nous avions déjà évoquée précédemment comme étant vraisemblablement la plus ancienne guérison rapportée au sujet de Jésus. La première raison qui incite à penser que cette guérison est la plus ancienne, est simplement que c'est la première rapportée dans les récits des synoptiques, étant entendu que chez Marc, suivi par Luc, il convient de mettre entre parenthèses la "journée inaugurale" à Capharnaüm (Marc 1, 21-34, Luc 4, 31-41) qui est plus une journée-type programmatique qu'autre chose. La deuxième raison tient dans le récit lui-même, surtout dans la version la plus ancienne, celle de Marc, où on voit que, d'une part, Jésus hésite sur la réponse à donner à la demande du lépreux, et, d'autre part, est profondément perturbé par la guérison qui s'est produite. Ces deux caractéristiques ne se retrouveront dans aucun autre récit de guérison, où la tendance générale est bien sûr de présenter un Jésus qui sait ce qu'il fait et ce qu'il veut, en sorte qu'on a le sentiment très fort, comme en quelques autres cas (Marie aux noces de Cana, la syro-phénicienne), que c'est le lépreux qui a fait découvrir à Jésus qu'il avait des dons de guérisons.

"il tend la main, le touche..." : Luc, comme Matthieu (8, 3), ont conservé cette description du mouvement de Jésus en deux temps, d'abord diriger sa main vers l'homme, et ensuite conclure le mouvement en allant jusqu'à le toucher, mais ils n'ont pas conservé la raison pour laquelle il a fallu deux temps à Jésus pour répondre à la demande du lépreux, qui figure chez Marc (1, 41) juste avant ces deux verbes : "Remué jusqu'aux entrailles...". Le premier mouvement de Jésus est un mouvement instinctif, dicté par son émotion. Il ne réfléchit pas, c'est viscéral, il tend la main. Puis la raison revient : c'est quand même un lépreux ! ça aussi c'est profondément inscrit dans les mœurs, et même les instincts, de l'époque, un lépreux c'est un paria, doublement rejeté et pour la contagion (supposée) physiologique et pour la contagion morale (puisque toutes les maladies sont des signes de péché), et celui-ci n'aurait d'ailleurs même pas dû s'approcher ainsi si près de lui. Dans ces deux verbes, "il tend la main", "il le touche", on peut donc comprendre qu'après un premier mouvement irréfléchi, c'est par une décision pleinement assumée que Jésus a choisi d'aller jusqu'au bout, ce qui lui permet alors de dire, en toute vérité : "Je veux !", sois purifié...

Mais plus significative encore est la réaction de Jésus (rapportée, elle non plus, ni par Matthieu, ni par Luc) quand il apparaît que le lépreux a effectivement été guéri : "Révulsé à cause de lui, aussitôt il le rejette" (Marc 1, 43.44). "Révulsé" : ἐμβριμησάμενος, de ἐμβριμάομαι/embrimaomai. Ce verbe est peu courant dans le nouveau testament, mais ses quelques rares emplois sont éclairants. À part une situation similaire chez Matthieu (9, 30 : guérison de deux aveugles), on le retrouve à deux reprises chez Jean (11, 34 et 11, 38) juste avant la réanimation de Lazare, manifestant la révolte profonde qui s'empare de Jésus, que cette révolte soit provoquée par la seule mort de son ami (peu probable), par l'effondrement de la sœur de ce dernier, Marie, ainsi que de toute l'assistance, ou par les reproches de certains 'juifs' qu'il n'ait pas su empêcher cette mort. La dernière utilisation de ce verbe, enfin, se trouve à nouveau chez Marc (14, 5) lors de l'onction à Béthanie, pour exprimer cette fois-ci le scandale qui s'empare des disciples devant ce qu'ils considèrent comme un gaspillage éhonté (rappelons que les disciples étaient des gens d'origine sociale plutôt modeste, et que le parfum répandu sur les pieds de Jésus représentait l'équivalent d'un an de smic...).

Ce mouvement, donc, qui s'empare de Jésus après la guérison est en réalité très proche de celui qui s'est emparé de lui initialement. Ce sont deux mouvements profondément viscéraux, et dont il n'est pas sûr qu'ils soient si différents l'un de l'autre. La profonde compassion qui s'empare de Jésus pour la situation dans laquelle se trouve le lépreux peut-elle effectivement être séparée d'une profonde répulsion contre la maladie qui en est la cause ? Mais contre quoi donc Jésus se trouve-t-il à ce point révulsé, après la guérison ? On peut penser que c'est tout le poids de l'interdit que représente la lèpre, qu'il avait réussi à refouler et vaincre sur le moment, qui fait son retour en force, ou on peut penser aussi (et ce n'est pas exclusif) qu'il ne s'attendait pas à ce que "ça marche", qu'il a été le premier surpris, pour ne pas dire choqué, qu'un miracle se soit produit par son intermédiaire. Dans tous les cas, nous avons l'image d'un thaumaturge pour le moins hésitant sur son art, qui semble douter de la réalité de ce qui vient de se passer, que le lépreux soit bien réellement guéri, et qui a donc bien besoin de "se retirer dans un lieu désert pour prier".

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