On voit que, chez Luc, les débuts du ministère public de Jésus sont beaucoup plus directs que chez Matthieu et Marc : chez ces derniers, il avait fallu d'abord l'emprisonnement de Jean le Baptiste, puis, de retour à Nazareth, vraisemblablement une première période où il ne s'était rien passé, puis déménagement à Capharnaüm pour y retrouver Pierre, André, et quelques autres rencontrés dans l'entourage du Baptiste, puis enfin début d'une activité de prédication, mais avec exactement le même message que Jean ; on était vraiment sur du diesel ! Alors qu'ici, chez Luc, sitôt son baptême suivi de sa retraite de quarante jours au désert, Jésus annonce tout de suite la couleur : il est l'oint de l'Esprit, c'est lui que tous attendent, on y est, l'année sainte est ouverte, c'est le royaume qui commence ; on est sur de la formule un !...
Pardonnera-t-on alors à Luc d'avoir ainsi abrégé ce qui chez les autres aura pris beaucoup plus de temps ? Luc semble par là gommer l'humanité de Jésus, lui attribuant déjà une stature de héros, pas une once de doute en lui, eh oui, c'est que lui, il est "plein de l'Esprit". En effet, Luc est le grand spécialiste de l'Esprit ; c'est Luc seul qui raconte toute l'histoire des débuts du christianisme comme résultant de la venue de l'Esprit sur les disciples ; ni Matthieu ni Marc n'en mentionnent quoi que ce soit. Jean, certes, en parle, en fait parler Jésus, surtout dans les discours de la fin (vous allez recevoir l'Esprit, le Défenseur, qui vous expliquera tout, etc.), mais il se contente ensuite de mentionner qu'ils le reçoivent le jour de la résurrection, et puis c'est tout ; on peut juste supposer que le "disciple que Jésus aimait" en était rempli, contrairement à Pierre, qui n'avait dû en recevoir qu'une toute petite part.
Chez Luc donc, par contre, l'Esprit est omniprésent, déjà tout du long de son évangile, c'est lui qui meut, inspire, Jésus, et ensuite bien sûr dans les Actes des Apôtres, c'est là encore l'Esprit qui guide les disciples dans ces débuts de l'Église, si bien que finalement, presque paradoxalement, Jésus nous devient relativement proche, puisque pour lui comme pour nous, c'est le même Esprit qui le et nous fait agir ! tout au plus comme différence pourra-t-on considérer que lui en était inondé, complètement, ça débordait de toutes parts, et qu'il s'y conformait donc supposément en toute chose, alors que nous, c'est sans doute moins évident, parfois oui nous nous laissons inspirer par lui, et parfois non, nous nous y fermons, nous nous replions sur notre seule petite personne, insensibles au sort du reste de l'univers pourvu que nous, au moins, conservions notre petit confort personnel, notre sécurité, nos aises...
Ce qu'on appelle l'Esprit, l'Esprit de Dieu, c'est cette présence de Dieu en absolument tout ce qui est, ce qu'on appelle aussi l'immanence (im = en, dedans ; manere = demeurer) de Dieu, en opposition à sa transcendance, qui désigne ce en quoi il est par ailleurs aussi tout autant extérieur à absolument tout ce qui est. Par l'Esprit, par son immanence, il est donc en absolument tout ce qui est, et ceci bien évidemment qu'on le veuille ou non, qu'on y croie ou pas, qu'on le sache ou ne le sache pas, quoi qu'il en soit, c'est cette présence de l'Esprit en chacune et chacun de nous qui fait que, pour la plupart d'entre nous, nous souhaitons spontanément vivre en bons termes avec les autres et que nous nous efforçons de faire tout notre possible pour cela. L'Esprit, c'est ce qui fait que la plupart d'entre nous sommes de braves gens, de bonne volonté, ne voulant du mal à personne, au contraire, souhaitant même du bien à tout le monde.
Bien entendu, on a tout-à-fait le droit de ne pas appeler cela l'Esprit, la présence de Dieu en tout ce qui est, de constater simplement que cela fait partie de notre nature. Les mots sont secondaires, la réalité de ce qui est importe seule ici.
Agrandissement : Illustration 1
et Jésus revint en Galilée
dans la puissance de l'Esprit
et une rumeur à son sujet sortit
dans tout le pays alentour
et lui-même enseignait dans leurs synagogues
glorifié par tous
et il vint à Nazareth où il avait été élevé
et il entra selon son habitude
le jour du sabbat dans la synagogue
et il se leva pour lire
et il lui fut remis le rouleau du prophète Isaïe
et ayant déroulé le rouleau
il trouva le passage où il était écrit
« l'Esprit de YHWH est sur moi
parce qu'il m'en a oint
pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres
il m'a envoyé
proclamer
aux captifs la libération
et aux aveugles le recouvrement de la vue
envoyer les opprimés à la libération
proclamer une année de bienveillance de YHWH »
et ayant roulé le rouleau
et l'ayant rendu au servant
il s'assit
et les yeux de tous dans la synagogue étaient fixés sur lui
alors il commença à leur dire
« c'est aujourd'hui que s'est accompli cet Écrit
dans vos oreilles »
et tous lui rendaient témoignage
et admiraient la grâce des paroles qui sortaient de sa bouche
(Luc 4, 14-22)