On sent peut-être rarement à ce point dans l'ensemble des évangiles comme ces échanges entre Jésus et ses interlocuteurs sont vains, sans aucune chance d'aboutir : ils ne parlent pas de la même chose, le mot "Dieu" n'a pas du tout le même sens pour les uns et pour l'autre. Pour Jésus, Dieu, qu'il appelle le Père, est, au-delà de toute autre représentation, et avant même cela, une présence intérieure, et par conséquent une connaissance intime ainsi qu'une évidence en soi, et c'est évidemment à une telle relation qu'il invite ses coreligionnaires, c'est de ce Dieu-là, de ce Père-là, qu'il parle et auquel il essaie d'initier.
Mais pour les autres, Dieu a toujours été considéré comme un être qui leur est extérieur. S'ils le considèrent aussi comme père, c'est alors comme père de leur peuple globalement. Certes ils savent qu'il peut entrer dans une relation plus personnelle avec certains, mais pour eux il s'agit là d'exceptions : les prophètes, les rois ; en aucun cas il ne leur viendrait à l'esprit qu'ils puissent chacune et chacun être l'objet de tels souhaits de la part de YHWH, et encore moins qu'ils puissent être capables d'entrer eux aussi dans une telle relation avec Lui. On pourrait résumer : leur Dieu est essentiellement transcendant et seulement exceptionnellement immanent.
C'est pour cela qu'ils n'ont d'autre horizon, puisqu'ils ont cette chance d'être nés dans ce peuple privilégié, que de s'efforcer de se conformer aux règles qui lui ont été prescrites, et, pensent-ils, cela doit suffire à leur obtenir la vie éternelle.
De nos jours, c'est le même problème que rencontre le christianisme dans nos sociétés dites avancées, pour les mêmes raisons : celui-ci est devenu lui aussi un ensemble de règles à suivre, une morale en somme, dont on ne voit plus trop les raisons d'être, non d'ailleurs qu'on les conteste, au contraire, elles sont devenues une sorte d'évidence qu'on soit croyant ou pas, et dès lors, pourquoi continuer d'adhérer à des rites, dont il faut bien admettre qu'ils ne font pas sens, tant ce Dieu, ce Père, qui pouvait encore être une expérience intérieure des tout premiers chrétiens, une réalité expérimentée personnellement chacune et chacun, est à son tour devenu une abstraction, une pure idée, sans aucune chair, sans aucune réalité tangible.
Cette désaffection s'accompagna dans un premier temps d'une hostilité, normale tant que la norme plus ou moins implicite de la majorité de la société était de rester dans le modèle dominant, mais désormais un tel antagonisme n'a plus vraiment de raison d'être (à part éventuellement du côté de calotins qui refusent encore de se rendre à l'évidence), il ne s'agit plus que de désintérêt et d'indifférence, dont il faut reconnaître qu'ils sont parfaitement légitimes. On ne peut forcer personne à s'intéresser à ce qui n'a aucun sens...!
C'est là qu'on peut se demander qui est le pire sourd ? ceux qui ne sont pas sensibles à cette présence intérieure, à ce qu'on peut appeler l'immanence de Dieu, et qui en conséquence logiquement rejettent aussi toute possibilité de son éventuelle transcendance ? ou ceux qui, comme Jésus, ont une expérience de cette immanence, et qui ne comprennent pas que d'autres puissent ne pas être comme eux ? À moins qu'en fait il n'y ait alors simplement pas vraiment le choix, quand on connaît cette réalité, que d'essayer de la communiquer, même si c'est quasi mission impossible, un peu comme dans un autre domaine Galilée ou Copernic et tous les autres qui ont pu révolutionner nos connaissance de notre univers ? juste témoigner pour une postérité, même aussi lointaine ou même parfaitement hypothétique qu'elle puisse sembler ?
Agrandissement : Illustration 1
alors Jésus disait aux Judéens qui avaient cru en lui
« si vous demeurez dans ma parole vous êtes vraiment mes disciples
et vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera »
ils lui répondirent
« nous sommes semence d'Abraham
et nous n'avons jamais été esclaves de personne
comment dis-tu "vous deviendrez libres" ? »
Jésus leur répondit
« amen ! amen ! je vous dis que
quiconque fait le péché est esclave du péché
et l'esclave ne demeure pas dans la maison pour toujours
le fils demeure pour toujours
si donc le Fils vous libère vous serez réellement libres
je sais que vous êtes semence d'Abraham
mais vous cherchez à me tuer
parce que ma parole ne trouve pas de place en vous
moi je dis ce que j'ai vu d'auprès du Père
et vous alors vous faites ce que vous avez entendu de votre père »
ils répondirent et lui dirent
« notre père est Abraham »
Jésus leur dit
« si vous êtes des enfants d'Abraham faites les œuvres d'Abraham !
mais vous cherchez à me tuer moi un homme
qui vous ai dit la vérité que j'ai entendue d'auprès de Dieu
cela Abraham ne l'a pas fait mais vous faites les œuvres de votre père »
ils lui dirent
« nous ne sommes pas nés de prostitution ! nous n'avons qu'un père : Dieu »
Jésus leur a dit
« si Dieu était votre père vous m'aimeriez
car moi je suis sorti et venu de Dieu
car je ne suis pas venu de moi-même mais c'est lui qui m'a envoyé
pourquoi ne comprenez-vous pas mon langage ?
parce que vous ne pouvez pas entendre ma parole !
vous le père dont vous êtes est le diable
et vous désirez faire les désirs de votre père
lui était tueur d'homme dès le début et il ne se tenait pas dans la vérité
parce qu'il n'y a pas de vérité en lui
quand il dit le mensonge c'est de son propre fond qu'il dit
parce qu'il est menteur et le père du mensonge
et moi vous ne me croyez pas alors que je dis la vérité !
qui de vous me convainc de péché ?
si je dis la vérité pourquoi ne me croyez-vous pas ?
qui est de Dieu entend les mots de Dieu
c'est à cause de ceci que vous n'entendez pas : que vous n'êtes pas de Dieu ! »
(Jean 8, 31-47)