Nous quittons Jean et passons à Matthieu, pour à peu près trois mois, et nous l'abordons par ce grand morceau qui lui est spécifique et qu'on appelle généralement le sermon sur la montagne. Il est difficilement crédible que Jésus ait jamais prononcé une telle quantité d'enseignements d'affilée devant quelque assistance que ce soit ! il s'agit d'un procédé littéraire fictionnel. Matthieu a simplement rassemblé ici et sur trois chapitres ce qu'il a considéré être l'essentiel, les bases les plus importantes, de cet enseignement, c'est-à-dire des différents enseignements qui ont pu lui parvenir des différentes sources auxquelles il ait eu accès. Et comme morceau inaugural de ce "sermon", nous voici avec ce qu'on appelle aussi généralement les béatitudes.
Ces béatitudes sont des aphorismes paradoxaux. Mais ce côté paradoxal n'est lié en fait qu'à ce qu'ils prennent le contre-pied de ce qui est généralement admis dans ce monde dans lequel nous vivons : généralement, en effet, on considère qu'il est bon d'avoir des possessions, de vivre dans le confort, et même que plus on a de confort et de richesses de toutes sortes en sa possession, mieux on vit. Eh bien c'est une erreur affirme Jésus, une telle perspective n'est qu'un miroir aux alouettes, plus on a et plus on est insatisfait de ce qu'on a ; plus on a, plus on devient exigeant, moins on supportera le moindre manque au niveau de confort auquel on s'est habitué, en sorte que ce sujet de l'avoir se met à prendre de plus en plus de place dans notre esprit, jusqu'à devenir le tout de nos préoccupations.
La précision que donne ici Matthieu, être pauvre "pour l'esprit", est donc intéressante. Luc, dans sa version parallèle de ces béatitudes, beaucoup plus succincte, ne donne pas cette précision, mais il ne veut certainement pas dire non plus pour autant "heureux les miséreux" ! Non, la pauvreté dont il est question chez l'un comme chez l'autre n'est certainement pas la misère, le manque du minimum nécessaire ; il y a bien un minimum faute de quoi on ne peut être qu'accablé, il n'y a alors pas le moindre bonheur possible. Minimum de nourriture pour ne pas dépérir, et minimum de protection contre les rigueurs climatiques (vêtement, habitation). Mais au-delà ? pourquoi vouloir plus que cela ? quel genre de satisfaction cela pourrait-il nous apporter ?
Mais il faut bien préciser ce que signifie ce "pour l'esprit" donné par Matthieu. D'abord, cela devrait être évident, mais... : il n'est absolument pas question d'être "pauvres d'esprit", des benêts, les idiots du village... Une telle interprétation n'est possible qu'en français, à cause du sens que cette expression peut avoir dans notre langue, mais n'existe pas en grec. Mais autre interprétation, et celle-là beaucoup plus souvent invoquée et pour cause... : il serait, paraît-il, selon certains, possible d'être riche matériellement tout en ayant un esprit de pauvre ! Si ! si ! La belle astuce que voilà inventée par ceux-là pour passer à côté du sujet ! Non, soyons sérieux ! Être pauvre "en esprit", dans ce sens-là, signifierait que tout en possédant des richesses, on n'y serait soit-disant pas attaché.
Eh bien en ce cas, si réellement on n'y est pas attaché, qu'est-ce qu'on attend précisément pour en faire profiter celles et ceux qui, eux, manquent de tout, ceux qui sont justement dans la misère ? il n'y en aurait pas assez qui en auraient besoin de ces richesses dont nous ne saurions pour notre part pas quoi faire ? on est vraiment-là dans un sommet de tartuferie. Non ! le seul vrai sens de ce que vient faire l'esprit dans cette formulation de Matthieu, c'est d'être pauvre "pour" l'esprit, ce qui signifie que cette pauvreté on ne la subit pas malgré soi mais qu'on l'a acceptée sinon choisie, qu'elle nous satisfait réellement, que c'est bien là que nous trouvons notre bonheur.
Agrandissement : Illustration 1
alors en voyant les foules il monta sur la montagne
et s'étant assis s'approchèrent de lui ses disciples
et ouvrant la bouche il les enseignait en disant
« heureux les pauvres pour l'esprit !
le royaume des cieux est à eux
heureux ceux qui s'affligent !
ils seront consolés
heureux les doux !
ils recevront la terre en héritage
heureux ceux qui ont faim et soif de la justice !
ils seront comblés
heureux les compatissants !
il recevront compassion
heureux les cœurs purs !
ils verront Dieu
heureux les pacifiants !
ils seront appelés fils de Dieu
heureux les persécutés pour la justice !
le royaume des cieux est à eux
heureux êtes-vous
quand on vous insultera et persécutera
et dira toute sorte de mal contre vous en mentant
à cause de moi
réjouissez-vous et exultez !
votre salaire est abondant dans les cieux
car c'est ainsi qu'on a persécuté les prophètes
ceux avant vous
(Matthieu 5, 1-12)