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Billet de blog 10 octobre 2014

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L'arbre du mal

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Billet original : L'arbre du mal

Il jetait dehors un démon, et celui-ci était muet. Or, le démon sorti, le muet parle ! Et les foules s'étonnent.  Mais certains d'entre eux disent : « C'est par Béelzeboul, le chef des démons, qu'il jette dehors les démons ! » D'autres, pour l'éprouver, cherchaient de lui un signe du ciel. 

Lui, sait leurs pensées et leur dit : « Tout royaume divisé en lui-même devient un désert, et maison sur maison tombe. De même : si le satan est divisé en lui-même, comment tiendra son royaume ? – puisque vous dites que c'est par Béelzeboul que je jette dehors les démons ! 

« Si moi, c'est par Béelzeboul que je jette dehors les démons, vos fils, par qui les jettent-ils dehors ? Aussi eux-mêmes seront vos juges. Mais si c'est par le doigt de Dieu que moi, je jette dehors les démons, alors il est venu sur vous, le royaume de Dieu ! Quand le fort bien armé garde sa cour, ses biens sont en paix. Qu'un plus fort que lui survienne et le vainque, il lui enlève son armure en quoi il se confiait, et distribue ses dépouilles. 

« Qui n'est pas avec moi est contre moi. Qui ne rassemble pas avec moi disperse ! 

« Quand l'esprit impur est sorti de l'homme, il erre dans des lieux sans eau pour chercher du repos. Ne trouvant pas, il dit : "Je reviendrai dans mon logis d'où je suis sorti." Il vient, le trouve balayé et orné. Alors il va prendre d'autres esprits plus mauvais que lui, sept ! Ils entrent habiter là. Et le dernier état de cet homme devient pire que le premier. »

Luc 11, 14-26

Luc comme Matthieu introduisent la controverse avec des 'pharisiens' qui soupçonnent Jésus de rouler pour le compte de Béelzeboul, en la faisant précéder de cette guérison d'un muet. L'enchaînement fonctionne très bien, expulsion du démon et accusation : "C'est par Béelzeboul, qu'il jette dehors les démons !". Marc n'a pas cet enchaînement. Lui, part de la péricope, que n'ont pas reprise ni Luc ni Matthieu, qui nous explique que la famille de Jésus pensait qu'il était 'dérangé' (Marc 3, 21), autrement dit qu'il était lui-même possédé par un démon... La controverse avec les pharisiens en prend alors une toute autre coloration. On trouve chez Jean (8, 48) aussi cette injure à l'encontre de Jésus  : "Tu es un samaritain et tu as un démon !" Il est vrai que Jésus l'avait un peu cherché, il venait juste de leur dire que leur père à eux était le diable... Mais nous pouvons être certains que la question a été posée par beaucoup dans ces termes. Jésus avait quand même des audaces d'interprétation de la Loi qui pouvaient avoir du mal à passer ! Sans qu'il ne se soit jamais prétendu lui-même être Dieu, comme le christianisme l'a décrété par la suite, il prenait l'initiative de remises en cause qui ne pouvaient se justifier que s'il était pour le moins très proche de Lui. On peut comprendre que sa famille, qui ne l'avait bien sûr jamais connu autrement que comme un homme parfaitement ordinaire, n'ait pas été capable de suivre le mouvement quand il s'est mis à prêcher toutes ces idées nouvelles sorties d'on ne sait où.

Cependant, ce soupçon de déviation et d'hérésie, voire de blasphème, sous l'influence du malin, se heurte à un problème de taille : les guérisons. Est-il possible que si Jésus concourt aux objectifs du diviseur, il puisse en même temps produire ces signes qui combattent son œuvre ? La réponse qui nous est donnée ici ne semble pas supposer qu'il puisse y avoir une ambiguïté à ce sujet : non, ce n'est pas possible, cela signifierait que le démon est en guerre contre lui-même. On peut noter que dans les deux cas, division dans le seul camp du démon, ou Jésus homme plus fort que le démon, la conséquence est de toutes façons la même : ses heures sont désormais comptées. Mais ce n'est pas le sens du message qu'on veut nous faire passer. L'allusion aux fils (ce qui veut dire en l'occurrence : disciples) de ses contradicteurs qui seront eux-mêmes leurs juges nous le confirme. Ce n'est pas que les pharisiens devaient être particulièrement réputés comme guérisseurs ! plutôt le contraire, puisque c'est justement par ses dons de thaumaturge que Jésus s'est construit sa réputation, mais même le peu de résultats qu'il pouvaient obtenir, Jésus les inclut dans son raisonnement. C'est donc bien qu'on considère ici qu'une guérison, en soi, ne peut signifier qu'une chose : une victoire sur les forces du mal.

Un raisonnement aussi simple (certains diront simpliste ou simplet) peut surprendre ceux qui sont habitués à parler — en grand spécialistes ? — des ruses du démon. Qu'on pense aussi au récit des tentations dans le désert, où il est présenté comme ayant tous les pouvoirs imaginables, et donc pourquoi pas celui de produire des 'miracles' juste pour égarer les foules. Mais c'est comme ça, notre texte du jour omet purement et simplement de telles considérations. C'est d'autant plus surprenant que les guérisseurs, plus ou moins sérieux, fourmillaient à l'époque. Les Actes des Apôtres nous parlent du dénommé Simon le magicien, grand faiseur de prodiges, mais qui sera considéré comme hérétique, et donc, les signes qu'il produisait, comme bel et bien l'œuvre du malin... C'est à se demander si de tels degrés de malignité n'ont pas commencé à n'être soupçonnés qu'après Jésus, dans une Église qui était en train de s'organiser, de se doter d'instruments de pouvoir, et qu'il a fallu en arriver là pour pouvoir éliminer ceux qui gênaient. Quand on veut tuer son chien, on dit qu'il a la rage. Quand on veut se débarrasser d'un confrère et néanmoins concurrent qui commence à nous faire de l'ombre, on dit que les signes qu'il produit sont l'œuvre du diable. C'est ce dont nous parle le texte du jour, attribué à de vilains pharisiens qui crèvent de jalousie, c'est ce que feront pourtant les premiers chrétiens entre eux, oubliant cette affirmation simple : un bon fruit ne peut pousser que sur un bon arbre.

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