Comment comprendre cette histoire ? et d'abord : qu'est-ce que c'est que cette notion de "faute", ce qu'on appelle aussi "péché" ? Le mot, en hébreu, signifie "rater la cible", on pourrait donc traduire encore par "erreur", commettre des erreurs. On a cru bien faire, on n'avait que des bonnes intentions, et pourtant un malheur a résulté de notre action. Ceci ne nous parle peut-être pas encore, nous nous disons : ok, on s'est trompé, eh bien on oublie et on passe à autre chose... Oui, mais si, justement, on ne peut pas oublier ?
J'ai un voisin qui, il y a maintenant bien longtemps, en jouant au foot avec ses enfants, a donné un bon coup de pied dans le ballon, un des enfants était sur la trajectoire et en est mort. Croyez-vous vraiment qu'il puisse se dire "ok, j'ai fait une erreur, et je passe à autre chose" ? De nombreux accidents de voiture, y compris mortels, ne sont pas nécessairement provoqués par des conducteurs alcoolisés ou fous du volant : ils n'ont même pas commis la moindre infraction, et pourtant le résultat est là, des morts, des handicapés à vie, et l'impossibilité de ne pas se dire "ah ! si j'avais roulé encore plus lentement, ah ! si, si, si..." Il n'est donc même pas la peine d'aller chercher les cas des tortionnaires, des foudres de guerre, ou des tueurs en série, pour comprendre ce qu'est le drame du "péché", des conséquences de nos "ah ! si j'avais su...", alors qu'en fait on ne pouvait pas savoir.
On peut penser encore à des questions comme celle de l'écologie : cela fait de nombreuses décades, voire plus d'un siècle, que certains ont commencé de prendre conscience de la pente fatale qui nous attendait, mais ils étaient bien seuls, et tous les autres, l'immense majorité de nous tous, nous sommes réveillés bien tard, si tant est d'ailleurs que nous nous rendions même suffisamment compte, de l'ampleur du problème. La notion de "péché" n'est pas restreinte aux seuls cas de transgression volontaire, d'actes délibérés, mais bien plus à ce que certaines traditions appellent notre ignorance : nous ne savions pas. Les comportements de tous les "bourgeois", de toutes les personnes qui ont "bonne conscience" au regard des normes des sociétés, sont responsables de bien plus de malheurs dans le monde que les actions des criminels reconnus comme tels aux yeux des lois.
Ce qui peut alors nous surprendre dans cette histoire, c'est que Jésus semble acquiescer au lien fait entre le handicap de cet homme et des fautes qu'il aurait pu commettre. Une telle manière de voir les choses — la richesse et la bonne santé seraient des signes qu'on est béni de Dieu — est fortement ancrée parmi ses coreligionnaires, même si la croyance en la résurrection s'était développée deux à trois siècles auparavant pour compenser précisément les cas manifestes où un tel lien était contredit dans les faits. Et justement, dans l'épisode de l'aveugle-né dans l'évangile de Jean, Jésus affirme le plus explicitement possible que la cécité de cet homme n'a aucun rapport avec des "péchés" dont ni lui, ni même ses parents, auraient pu être responsables.
Peut-être alors faut-il envisager que ici, dans le cas de ce paralysé, lien il y a quand même, sa paralysie serait la manifestation physique de son blocage psychologique, suite à ce genre d'actes qu'il aurait commis, aux conséquences gravissimes sans qu'il les ait voulues le moins du monde ? ceci n'aurait rien d'impossible, et expliquerait alors en tout cas qu'en lui permettant de sortir de son enfermement psychologique, la guérison physique s'en soit suivie elle aussi, comme naturellement, automatiquement.
Mais franchement, j'aimerais bien savoir comment il a réussi à faire ça, le Jésus, et je parle ici uniquement du problème moral. Si j'ai une part de responsabilité dans la mort d'une personne, par exemple, comment puis-je faire pour m'en sentir quitte, indépendamment du tort causé, que ce soit vis-à-vis de cette personne elle-même (évidemment, s'il n'y a rien après la mort, de toutes façons il n'y a absolument plus rien que je puisse faire, et sinon...quoi ?), ou de ses proches (et là, il y a toujours d'autres proches, et même si c'était peut-être moi la personne la plus proche, cela ne m'autorise pas à négliger les autres...) ?
J'ai ainsi toujours été pour le moins dubitatif sur ce que l'Église catholique appelle de nos jours le sacrement de réconciliation, lequel est censé, dans la foulée notamment de notre épisode du jour, remettre les péchés, les fautes... À quel niveau se produirait cette remise ? à un niveau purement "spirituel" ? lequel aurait donc une validité, une existence, qui pourrait s'affranchir de tout lien avec le niveau physique et même psychique ? pour moi, une telle coupure de l'esprit d'avec le corps et l'âme est absolument inenvisageable, je ne crois pas qu'on puisse être pardonné de quelque tort que ce soit, tant que les conséquences n'en ont pas été réparées, ce serait vraiment trop facile, et j'oserai même dire que c'est ce genre d'utopie prolongée, entretenue, qui est la cause de l'irresponsabilité générale de nos sociétés "modernes", "avancées", et supposément délivrées de toute superstition...
P. S. : ce que je viens de dire de ce sacrement vaut évidemment autant pour leur version moderne des soit-disant "psychothérapies", de quelque obédience que ce soit.
Agrandissement : Illustration 1
et il arriva qu'en l'un de ces jours il était à enseigner
et il y avait là assis des pharisiens et des maîtres de la torah
qui étaient venus de tout village de Galilée et de Judée
et de Jérusalem
et la puissance de YHWH était en lui pour guérir
et voici des hommes portant sur un lit
un homme qui était paralysé
et ils cherchaient à l'amener et le placer devant lui
et n'ayant pas trouvé comment l'amener à cause de la foule
étant montés sur la terrasse
ils le descendirent à travers les tuiles avec son grabat
au milieu devant Jésus
et en voyant leur foi il a dit
« homme ! tes fautes on été remises »
alors les spécialistes de la torah et les pharisiens
se mirent à réfléchir en se disant
« qui est-il celui-là qui profère des blasphèmes ?
qui peut remettre des fautes sinon Dieu seul ? »
mais ayant connu leurs réflexions
Jésus répondant leur a dit
« qu'est-ce que vous réfléchissez dans vos cœurs ?
quel est le plus facile ?
dire "tes fautes t'ont été remises"
ou dire "relève-toi et marche" ?
aussi pour que vous sachiez que le fils de l'homme
a le pouvoir sur la terre de remettre les fautes... »
il a dit au paralysé
« toi ! je te dis
relève-toi ! et ayant pris ton grabat va dans ta maison ! »
et aussitôt s'étant levé devant eux et ayant pris sa couche
il s'en alla à sa maison en glorifiant Dieu.
et une stupeur les a tous saisis
et ils glorifiaient Dieu et étaient remplis de crainte en disant
« Nous avons vu des choses extraordinaires aujourd'hui »
(Luc 5, 17-26)