Billet original : Et moi, et moi, et moi
Après cela Jésus vient, et ses disciples, dans la terre de Judée. Là il séjourne avec eux et il baptise. Jean aussi était à baptiser, aux Sources, proches de Salim : il y avait là beaucoup d'eaux. Ils arrivaient et étaient baptisés – car Jean n'avait pas encore été jeté en prison.
Il survient donc une discussion entre les disciples de Jean et un Juif à propos de purification. Ils viennent à Jean et lui disent : « Rabbi, celui qui était avec toi au-delà du Jourdain, pour qui tu as témoigné ! le voilà qui baptise, et tous vont à lui ! » Jean répond et dit : « Un homme ne peut rien prendre qui ne lui ait été donné du ciel. Vous-mêmes, vous témoignez de moi que j'ai dit : Je ne suis pas, moi, le messie, mais j'ai été envoyé devant lui. Qui a l'épouse est l'époux. Mais l'ami de l'époux, qui se tient là et l'entend, se réjouit de joie à la voix de l'époux. Cette joie donc est mienne en plénitude. Lui doit croître, et moi diminuer. »
Jean 3, 22-30
Dernier texte proposé par la liturgie sur le thème de la manifestation (épiphanie) de Jésus, cet ultime témoignage de Jean Baptiste à Jésus, selon l'évangile de Jean. Nous avons vu ces derniers jours que cet évangile était précieux pour comprendre que Jésus, ainsi que ses premiers disciples — au moins Pierre, André et Philippe ; peut-être aussi Jacques et Jean, voire Barthélémy —, ont d'abord tous été disciples du Baptiste. C'est là qu'ils se sont connus, et c'est de là qu'ils sont ensuite partis pour commencer leur propre aventure, en Galilée. Par contre, ce même évangile est moins crédible dans cet épisode d'aujourd'hui, où le groupe dissident serait revenu "chasser sur les terres" de leur ancien maître. Il n'y a d'ailleurs pas eu, à réellement parler, de dissidence. Si tel avait été le cas, il aurait fallu que la pratique du groupe qui s'était séparé se distingue dès les débuts des pratiques du Baptiste. Or, ce n'est pas ce qu'on discerne dans les synoptiques, et pas même ici chez Jean, où Jésus et les siens baptisent, tout simplement, exactement comme Jean Baptiste. Sur ce point, ce sont donc les synoptiques qui ont raison, la séparation s'est plutôt produite comme conséquence de l'arrestation du Baptiste. Ce dernier avait une personnalité suffisamment forte pour faire cohabiter ensemble des Judéens et des Galiléens, mais lorsqu'il n'a plus été là, les antagonismes ancestraux ont repris le dessus, et les Galiléens sont partis de leur côté, chez eux...
Pourquoi donc l'auteur de l'évangile de Jean a-t-il voulu monter cette scène ? La motivation de fond est évidemment simplement de répondre à ceux qui sont restés fidèles au Baptiste (et ils ont été suffisamment nombreux et actifs, puisqu'on en retrouve encore aux débuts du deuxième siècle, et peut-être même jusqu'à aujourd'hui...) qu'ils ont tort, puisque ce serait leur maître lui-même qui le dirait : "Lui doit croître, et moi diminuer". Certes, l'évangile de Jean, comme les synoptiques, nous ont déjà décrit un Baptiste qui aurait désigné Jésus comme l'Agneau de Dieu, ou le Messie. Mais cette désignation ne présupposait pas en elle-même que Jésus se séparerait ensuite de son mentor. L'évangile de Jean, comme les synoptiques, avaient besoin de poser aussi la question 'après' cette séparation. Dans les synoptiques, c'est la scène où le Baptiste, emprisonné, envoie à Jésus quelques uns des disciples qui lui sont restés fidèles pour lui demander s'il est bien le Messie. Le Baptiste, ce champion de l'ascétisme, a en réalité bien du mal à reconnaître son ancien protégé dans celui qu'on surnomme "l'ivrogne et le glouton" ! Et ce sont les synoptiques qui sont bien sûr les plus vraisemblables... L'auteur de l'évangile de Jean, lui, ne peut pas envisager un tel doute, ou du moins, ne veut pas salir à ce point la mémoire de celui dont il a été, très probablement, lui aussi, disciple. D'autant que chez lui, le monde est assez strictement séparé en deux, entre ceux qui seront sauvés et ceux qui sont irrémédiablement perdus. Pour lui, admettre que le Baptiste ait douté à la fin de sa vie, c'est le condamner pour l'éternité...
Tout ceci ne doit cependant pas nous empêcher d'admirer ces magnifiques paroles prêtées à Jean, et d'en faire notre miel ! Même s'il ne l'a pas endossé dans la réalité, c'est le rôle que l'évangéliste a imaginé pour lui, c'est le sens qu'il a voulu donner à sa destinée, et rien n'empêche de supposer que c'est ce qu'il a peut-être compris au final, au moment de mourir. Une lecture particulièrement heureuse et riche de ces paroles sera sans doute de considérer que nous sommes à la fois Jean, par notre personnalité 'ordinaire', et Jésus, par notre moi divin. C'est bien ce dernier, l'étincelle divine en nous, qui est "l'époux qui a l'épouse", c'est lui qui convole aux noces auxquelles nous sommes conviés. Mais quand nous sommes "nés une seconde fois", quand nous nous sommes ouverts et avons pris conscience de lui comme étant notre moi le plus réel, originel, alors nous devenons effectivement son "ami, qui se tient là et l'entend, et se réjouit de joie à sa voix" ! et nous n'avons qu'une hâte, que "cette joie devienne nôtre en plénitude", ce qui ne peut s'obtenir que par cette opération où "lui croît, et nous, diminuons". On pourrait dire, d'ailleurs, que l'épouse, en réalité, c'est aussi nous, notre personnalité 'humaine', qui doit être entièrement et pleinement consommée par notre moi divin, pour que l'union soit parfaitement accomplie, Dieu étant devenu enfin tout en nous, et nous, tout en Dieu.