La Puissance Spirituelle de la Matière

Pierre Teilhard de Chardin

La Puissance Spirituelle de la Matière

Et comme ils avançaient ensemble, voici qu’un char et des chevaux de feu les séparèrent ; et, pris dans un tourbillon, Élie se trouva soudain emporté dans les cieux.
LIVRE DES ROIS

L’Homme, suivi de son compagnon, marchait dans le désert, quand la Chose fondit sur lui.

De loin, elle lui était apparue, toute petite, glissant sur le sable, pas plus grande que la paume d’un enfant, – une ombre blonde et fuyante, semblable à un vol hésitant de cailles, au petit jour, sur la mer bleue, ou à un nuage de moustiques dansant le soir dans le soleil, ou à un tourbillon de poussière courant à midi sur la plaine.

La Chose semblait ne pas se soucier des deux voyageurs. Elle rôdait capricieusement dans la solitude. Mais soudain, affermissant sa course, elle vint droit sur eux, comme une flèche.

…Et alors, l’Homme vit que la petite vapeur blonde n’était que le centre d’une Réalité infiniment plus grande, qui s’avançait incirconscrite, sans formes et sans limites. Aussi loin qu’il put voir, – la Chose, à mesure qu’elle approchait, se développait avec une rapidité prodigieuse, envahissant tout l’espace. Tandis que ses pieds frôlaient l’herbe épineuse du torrent, son front montait dans le ciel comme une brume dorée, derrière laquelle rougeoyait le soleil. Et, tout autour, l’éther, devenu vivant, vibrait palpablement, sous la substance grossière des rochers et des plantes, – ainsi que tremble en été le paysage derrière un sol surchauffé.

Ce qui venait était le cœur mouvant d’une immense subtilité.

– L’Homme tomba la face contre la terre, mit les mains sur son visage, et attendit.

Un grand silence se fit autour de lui.

Et puis, brusquement, un souffle ardent passa sur son front, força la barrière de ses paupières closes, et pénétra jusqu’à son âme.

L’Homme eut l’impression qu’il cessait d’être uniquement lui-même. Une irrésistible ivresse s’empara de lui comme si toute la sève de toute vie, affluant d’un seul coup dans son cœur trop étroit, recréait puissamment les fibres affaiblies de son être.

Et, en même temps, l’angoisse d’un danger surhumain l’opprima, – le sentiment confus que la Force abattue sur lui était ambiguë et trouble, – essence combinée de tout le Mal avec tout le Bien.

L’ouragan était en lui.

– Or, tout au fond de l’être qu’elle avait envahi, la Tempête de vie, infiniment douce et brutale, murmurait au seul point secret de l’âme qu’elle n’ébranlât pas tout entier :

« Tu m’as appelée, – me voici. Chassé par l’Esprit hors des chemins suivis par la caravane humaine, tu as osé affronter la solitude vierge. Lassé des abstractions, des atténuations, du verbalisme de la vie sociale, tu as voulu te mesurer avec la Réalité entière et sauvage.

– Tu avais besoin de moi pour grandir ; et moi je t’attendais pour que tu me sanctifies.

– Depuis toujours tu me désirais sans le savoir ; – et moi je t’attirais.

Maintenant je suis sur toi pour la vie ou pour la mort. – Impossible pour toi de reculer ; – de retourner aux satisfactions communes et à l’adoration tranquille. Celui qui m’a vue une fois ne peut plus m’oublier : il se damne avec moi ou me sauve avec lui.

– Viens-tu ? »

– « Ô divine et puissante, quel est ton nom ? Parle. »

– « Je suis le feu qui brûle et l’eau qui renverse, – l’amour qui initie et la vérité qui passe. Tout ce qui s’impose et ce qui renouvelle, tout ce qui déchaîne et tout ce qui unit : Force, Expérience, Progrès, – la Matière, c’est Moi.

Parce que, dans ma violence, il m’arrive de tuer mes amants, – parce que celui qui me touche ne sait jamais quelle puissance il va déchainer, les sages me redoutent et me maudissent. Ils me méprisent en paroles, comme une mendiante, une sorcière ou une prostituée. Mais leurs paroles sont en contradiction avec la vie, et les pharisiens qui me condamnent dépérissent dans l’esprit où ils se confinent. Ils meurent d’inanition, et leurs disciples les désertent, parce que je suis l’essence de tout ce qui se touche, et que les hommes ne peuvent se passer de moi.

Toi qui as compris que le Monde – le Monde aimé de Dieu – a, plus encore que les individus, une âme à racheter, ouvre largement ton être à mon inspiration ; reçois l’Esprit de la Terre à sauver.

Le Mot suprême de l’énigme, – la parole éblouissante inscrite sur mon front et qui désormais te brûlera les yeux, même si tu les fermais, les voici : “ Rien n’est précieux que ce qui est toi dans les autres, et les autres en toi. En haut, tout n’est qu’un ! En haut, tout n’est qu’un ! ”

Allons, ne sens-tu pas mon souffle qui te déracine et t’emporte ?… Debout, Homme de Dieu, et hâte-toi. Suivant la façon dont on s’y livre, le tourbillon entraîne dans des profondeurs sombres ou soulève jusqu’à l’azur des cieux. Ton salut et le mien dépendent de ce premier instant. »

– « Ô Matière, – tu vois, – mon cœur est tremblant. Puisque c’est toi, dis, que veux-tu que je fasse ? »

– « Arme ton bras, Israël, et lutte hardiment contre moi ! »

Le Souffle, s’insinuant comme un philtre, s’était fait provocateur et hostile. Il portait maintenant dans ses plis, une âcre senteur de bataille…

Odeur fauve des forêts, fiévreuse atmosphère des cités, sinistre et grisant parfum qui monte des peuples en guerre.

Tout cela roulait dans ses nappes, fumée ramassée aux quatre coins de la terre.

L’Homme, encore prosterné, eut un sursaut, comme s’il eût senti l’éperon. D’un bond, il se redressa, face à la tempête.

Toute l’âme de sa race venait de tressaillir, – souvenir obscur du premier éveil parmi les bêtes plus fortes et mieux armées, – écho douloureux des longs efforts pour apprivoiser le blé et s’emparer du feu, – peur et rancune devant la Force malfaisante, – cupidité de savoir et de tenir…

Tout à l’heure, dans la douceur du premier contact, il eut souhaité instinctivement se perdre dans la chaude haleine qui l’enveloppait.

Voici que l’onde de béatitude presque dissolvante s’était muée en âpre volonté de plus être.

L’Homme avait flairé l’ennemie et la proie héréditaire. – Il enracina ses pieds dans le sol, et il commença à lutter.

Il lutta d’abord, pour n’être pas emporté ; – et puis, il lutta pour la joie de lutter, pour sentir qu’il était fort. Et, plus il luttait, plus il sentait un surcroît de force sortir de lui pour équilibrer la tempête ; et de celle-ci, en retour, un effluve nouveau émanait, qui passait, tout brûlant, dans ses veines.

Comme la mer, certaines nuits, s’illumine autour du nageur, et chatoie d’autant mieux en ses replis que les membres robustes la brassent avec plus de vigueur, ainsi la puissance obscure qui combattait l’homme s’irradiait de mille feux autour de son effort.

Par un éveil mutuel de leurs puissances opposées, lui, il exaltait sa force pour la maîtriser, et elle, elle révélait ses trésors pour les lui livrer.

– « Trempe-toi dans la Matière, Fils de la Terre, baigne-toi dans ses nappes ardentes, car elle est la source et la jeunesse de ta vie.

Ah ! tu croyais pouvoir te passer d’elle, parce que la pensée s’est allumée en toi ! – Tu espérais être d’autant plus proche de l’Esprit que tu rejetterais plus soigneusement ce qui se touche, – plus divin si tu vivais dans l’idée pure, – plus angélique, au moins, si tu fuyais les corps.

Eh bien ! tu as failli périr de faim !

Il te faut de l’huile pour tes membres, – du sang pour tes veines, – de l’eau pour ton âme, – du Réel pour ton intelligence ; – il te les faut par la loi même de ta nature, comprends-tu bien ?…

Jamais, jamais, si tu veux vivre et croître, tu ne pourras dire à la Matière : “ Je t’ai assez vue, j’ai fait le tour de tes mystères, – j’en ai prélevé de quoi nourrir pour toujours ma pensée. ” – Quand même, entends-tu, comme le Sage des Sages, tu porterais dans ta mémoire l’image de tout ce qui peuple la Terre ou nage sous les eaux, cette Science serait comme rien pour ton âme, parce que toute connaissance abstraite est de l’être fané ; – parce que, pour comprendre le Monde, savoir ne suffit pas : il faut voir, toucher, vivre dans la présence, boire l’existence toute chaude au sein même de la Réalité.

Ne dis donc jamais, comme certains : “ La Matière est usée, la Matière est morte ” – Jusqu’au dernier moment des Siècles, la Matière sera jeune et exubérante, étincelante et nouvelle pour qui voudra.

Ne répète pas non plus : “ La Matière est condamnée, – la Matière est mauvaise ! ” – Quelqu’un est venu qui a dit : “ Vous boirez le poison et il ne vous nuira pas. ” – Et encore : “ La vie sortira de la mort ”, – et enfin proférant la parole définitive de ma libération : “ Ceci est mon Corps. ”

Non, la pureté n’est pas dans la séparation, mais dans une pénétration plus profonde de l’Univers. Elle est dans l’amour de l’unique Essence, incirconscrite, qui pénètre et travaille toutes choses, par le dedans, – plus loin que la zone mortelle où s’agitent les personnes et les nombres. – Elle est dans un chaste contact avec ce qui est “ le même en tous ”.

Oh, qu’il est beau l’Esprit s’élevant, tout paré des richesses de la Terre !

Baigne-toi dans la Matière, fils de l’Homme. – Plonge-toi en elle, là où elle est la plus violente et la plus profonde ! Lutte dans son courant et bois son flot ! C’est elle qui a bercé jadis ton inconscience ; – c’est elle qui te portera jusqu’à Dieu ! »

L’Homme, au milieu de l’ouragan, tourna la tête cherchant à voir son compagnon.

Et, à ce moment, il s’aperçut, que, derrière lui, par une étrange métamorphose, fuyait et grandissait la Terre.

La Terre fuyait, car ici, juste au-dessous de lui, les vains détails du sol diminuaient et fondaient ; – or, pourtant, elle grandissait, car là-bas, au loin, le cercle de l’horizon montait, montait sans cesse…

L’Homme se vit au centre d’une coupe immense, dont les lèvres se refermaient sur lui.

– Alors la fièvre de la lutte faisant place, en son cœur, à une irrésistible passion de subir, il découvrit, dans un éclair, – partout présent autour de lui, – L’Unique Nécessaire.

Il comprit, pour toujours, que l’Homme, comme l’atome, ne vaut que par la partie de lui-même qui passe dans l’Univers.

Il vit, avec une évidence absolue, la vide fragilité des plus belles théories comparées à la plénitude définitive du moindre fait, pris dans sa réalité concrète et totale.

Il contempla, dans une clarté impitoyable, la risible prétention des Humains à régler le Monde, – à lui imposer leurs dogmes, leurs mesures, et leurs conventions.

Il savoura, jusqu’à la nausée, la banalité de leurs joies et de leurs peines, le mesquin égoïsme de leurs préoccupations, la fadeur de leurs passions, l’atténuation de leur puissance de sentir.

Il eut pitié de ceux qui s’effarent devant un siècle, ou qui ne savent pas aimer plus loin qu’un pays.

Tant de choses qui l’avaient troublé ou révolté autrefois, les discours et les jugements des docteurs, leurs affirmations et leurs défenses, leur interdiction à l’Univers de bouger…

…Tout cela lui parut ridicule, inexistant, comparé à la Réalité majestueuse, ruisselante d’Énergie qui se révélait à lui, universelle dans sa présence, – immuable dans sa vérité, – implacable dans son développement, – inaltérable dans sa sérénité, – maternelle et sûre dans sa protection.

Il avait donc trouvé, enfin ! un point d’appui et un recours en dehors de la société !

Un lourd manteau tomba de ses épaules et glissa derrière lui : le poids de ce qu’il y a de faux, d’étroit, de tyrannique, d’artificiel, d’humain dans l’Humanité.

Une vague de triomphe libéra son âme.

Et il sentit que rien au Monde, désormais, ne pourrait détacher son cœur de la Réalité supérieure qui se montrait à lui, – rien ; ni les Hommes dans ce qu’ils ont d’intrusif et d’individuel (car il les méprisait ainsi) – ni le Ciel et la Terre dans leur hauteur, leur largeur, leur profondeur, leur puissance (puisque c’est à elles précisément qu’il se vouait pour jamais).

– Une rénovation profonde venait de s’opérer en lui, telle qu’il ne lui était plus possible, maintenant, d’être Homme que sur un autre plan.

Quand bien même, maintenant, il redescendrait sur la Terre commune, – fût-ce auprès du compagnon fidèle demeuré prosterné, là-bas, sur le sable désert, – il serait désormais un étranger.

Oui, il en avait conscience : même pour ses frères en Dieu, meilleurs que lui, il parlerait invinciblement désormais une langue incompréhensible, lui à qui le Seigneur avait décidé de faire prendre la route du Feu.

– Même pour ceux qu’il aimait le plus, son affection serait une charge, car ils le sentiraient chercher invinciblement quelque chose derrière eux.

Parce que la Matière, rejetant son voile d’agitation et de multitude, lui avait découvert sa glorieuse unité, entre les autres et lui il y avait maintenant un chaos.

– Parce qu’elle avait détaché pour toujours son cœur de tout ce qui est local, individuel, fragmentaire, elle seule, dans sa totalité, serait désormais pour lui son père, sa mère, sa famille, sa race, son unique et brûlante passion.

Et personne au monde ne pourrait rien contre cela.

Détournant résolument les yeux de ce qui fuyait, il s’abandonna, dans une foi débordante, au souffle qui entraînait l’Univers.

Or voici qu’au sein du tourbillon une lumière grandissait, qui avait la douceur et la mobilité d’un regard… – Une chaleur se répandait qui n’était plus le dur rayonnement d’un foyer, mais la riche émanation d’une chair… L’immensité aveugle et sauvage se faisait expressive, personnelle. – Ses nappes amorphes se ployaient suivant les traits d’un ineffable visage.

Un Être se dessinait partout, attirant comme une âme, palpable comme un corps, vaste comme le ciel, – un Être mêlé aux choses bien que distinct d’elles, – supérieur à leur substance dont il se drapait, et pourtant prenant figure en elles…

L’Orient naissait au cœur du Monde.

Dieu rayonnait au sommet de la Matière dont les flots lui apportaient l’Esprit. L’Homme tomba à genoux dans le char de feu qui l’emportait.

Et il dit ceci :

« Bénie sois-tu, âpre Matière, glèbe stérile, dur rocher, toi qui ne cèdes qu’à la violence, et nous forces à travailler si nous voulons manger.

Bénie sois-tu, dangereuse Matière, mer violente, indomptable passion, toi qui nous dévores, si nous ne t’enchaînons.

Bénie sois-tu, puissante Matière, Évolution irrésistible, Réalité toujours naissante, toi qui, faisant éclater à tout moment nos cadres, nous obliges à poursuivre toujours plus loin la Vérité.

Bénie sois-tu, universelle Matière, Durée sans limites, Éther sans rivages, – Triple abîme des étoiles, des atomes et des générations, – toi qui débordant et dissolvant nos étroites mesures nous révèles les dimensions de Dieu.

Bénie sois-tu, impénétrable Matière, toi qui, tendue partout entre nos âmes et le Monde des Essences, nous fais languir du désir de percer le voile sans couture des phénomènes.

Bénie sois-tu, mortelle Matière, toi qui, te dissociant un jour en nous, nous introduiras, par force, au cœur même de ce qui est.

Sans toi, Matière, sans tes attaques, sans tes arrachements, nous vivrions inertes, stagnants, puérils, ignorants de nous-mêmes et de Dieu. Toi qui meurtris et toi qui panses, – toi qui résistes et toi qui plies, – toi qui bouleverses et toi qui construis, – toi qui enchaînes et toi qui libères, – Sève de nos âmes, Main de Dieu, Chair du Christ, Matière, je te bénis.

– Je te bénis, Matière, et je te salue, non pas telle que te décrivent, réduite ou défigurée, les pontifes de la science et les prédicateurs de la vertu, – un ramassis, disent-ils, de forces brutales ou de bas appétits, mais telle que tu m’apparais aujourd’hui, dans ta totalité et ta vérité.

Je te salue, inépuisable capacité d’être et de Transformation où germe et grandit la Substance élue.

Je te salue, universelle puissance de rapprochement et d’union, par où se relie la foule des monades et en qui elles convergent toutes sur la route de l’Esprit.

Je te salue, source harmonieuse des âmes, cristal limpide dont est tirée la Jérusalem nouvelle.

Je te salue, Milieu divin, chargé de Puissance Créatrice, Océan agité par l’Esprit, Argile pétrie et animée par le Verbe incarné.

– Croyant obéir à ton irrésistible appel, les hommes se précipitent souvent par amour pour toi dans l’abîme extérieur des jouissances égoïstes.

Un reflet les trompe, ou un écho. Je le vois maintenant.

Pour t’atteindre, Matière, il faut que, partis d’un universel contact avec tout ce qui se meut ici-bas, nous sentions peu à peu s’évanouir entre nos mains les formes particulières de tout ce que nous tenons, jusqu’à ce que nous demeurions aux prises avec la seule essence de toutes les circonstances et de toutes les unions.

Il faut, si nous voulons t’avoir, que nous te sublimions dans la douleur après t’avoir voluptueusement saisie dans nos bras.

Tu règnes, Matière, dans les hauteurs sereines où s’imaginent t’éviter les Saints, – Chair si transparente et si mobile que nous ne te distinguons plus d’un esprit.

Enlève-moi là-haut, Matière, par l’effort, la séparation et la mort, – enlève-moi là où il sera possible, enfin, d’embrasser chastement l’Univers ! »

En bas, sur le désert redevenu tranquille, quelqu’un pleurait : « Mon Père, mon Père ! quel vent fou l’a donc emporté ! » Et par terre gisait un manteau.

Jersey, 8 août 1919.

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