Cette guérison d'un lépreux est la première que rapportent tant Luc (ici) que Matthieu et Marc dans leur évangile respectif, si on fait exception de ce qu'on appelle souvent la journée inaugurale, ou journée modèle, ou journée programme, à Capharnaüm. Plusieurs indices incitent de plus à considérer cet épisode-ci comme étant réellement la première fois qu'une guérison se soit produite par l'intermédiaire de Jésus, à commencer par cette apostrophe : "si tu veux, tu peux", qu'on retrouve mot pour mot chez les trois évangélistes. Prenons bien conscience de ce que sous-entend cette interpellation.
En règle générale, dans ces petits dialogues qui s'instaurent entre Jésus et un malade ou un infirme, c'est Jésus qui interroge son interlocuteur : "est-ce que tu crois que je peux faire cela ?". Autrement dit, Jésus, lui, sait très bien que tout est possible, mais la question est de savoir si celui qui demande le sait lui aussi, et jusqu'à quel point il en est persuadé. Mais avec ce lépreux, la situation est inversée, c'est le lépreux qui n'a aucun doute, et qui doit expliquer à Jésus que, s'il veut bien y croire lui aussi, alors il pourra le guérir ! En fait, ce lépreux est en train d'apprendre à Jésus qu'il a un don de guérison...
Vient confirmer en partie cette façon de comprendre cet épisode, le fait que soit détaillé le geste de Jésus qui accompagne la guérison : ayant tendu la main il l'a touché ; cette décomposition en deux mouvements — d'abord tendre la main, puis à ce moment-là toucher — tend à indiquer une hésitation ou pour le moins une attention particulière à ce qu'il est en train de faire. Mais il est vrai qu'il s'agit d'un lépreux, dont la "loi" interdit en principe à quiconque de le toucher... Cependant, Marc ajoute encore un autre indice, en précisant qu'en constatant que le lépreux avait été guéri, Jésus fut fortement ému, ou troublé, ce qui lui a fait repousser violemment le lépreux ! Tout indique donc, au moins chez Marc, que c'est une surprise complète pour le guérisseur qui ne s'attendait pas à ça.
Bien entendu, on peut choisir de ne retenir que les versions de Matthieu ou Luc, qui ont gommé autant qu'elles ont pu ce qui leur semblait indigne de l'image qu'elles voulaient donner du héros, mais sans cependant oser supprimer l'adresse initiale du lépreux. Et on peut comprendre qu'à l'époque où les évangiles ont été rédigés, la priorité était celle-là, de magnifier et glorifier, y compris jusqu'à l'outrance, la stature de Jésus. Mais l'inconvénient d'une telle présentation est qu'elle finit par le mettre tellement au-delà de nos propres perspectives simplement humaines, qu'on ne se sent plus du tout touché par lui. Où est donc le problème si Jésus n'était en rien un surhomme, un mutant, un alien ?
Où est le problème si, bien que oint de l'Esprit lors de son baptême, il est pourtant resté dans le giron du Baptiste et le serait encore si ce dernier n'avait pas été arrêté ? où est le problème si ce sont ses condisciples Pierre, André, et les autres, qui l'ont fait venir de Nazareth, où il s'était réfugié comme dans un sein maternel, à Capharnaüm ? où est le problème si c'est un lépreux qui lui a appris que des guérisons miraculeuses pouvaient se produire par son intermédiaire ? où est le problème si, un peu plus tard, ce sera une syro-phénicienne qui lui apprendra que sa mission ne concerne pas seulement Israël mais tous les humains de toute race et toute culture ?
Derrière tout ceci, il y a en fait une fausse image de ce qu'est la sainteté — laquelle est de savoir toujours rester à l'écoute de ce qui est attendu de nous, toujours ouvert, autrement dit de rester toujours vivant — qu'on confond avec la perfection qui, elle, est figée, et donc morte. Un Jésus parfait en toute chose dès sa conception, c'est un Jésus mort avant même que de vivre ; un Jésus qui découvre et construit son destin au fur et à mesure des circonstances qui se présentent à lui, est un Jésus vivant, réellement vivant, avant que la mort ne finisse évidemment par l'atteindre, comme pour nous tous, même si la sienne a pu être particulièrement tragique, et du coup donner rétrospectivement un sens, une coloration, à tout ce qui y avait amené.
Agrandissement : Illustration 1
or quand il était dans une des villes
voici un homme plein de lèpre
et ayant vu Jésus
et étant tombé sur la face
il l'a imploré en disant
« Seigneur si tu veux tu peux me purifier »
et ayant tendu la main
il l'a touché en disant
« je veux !
sois purifié ! »
et aussitôt la lèpre s'en est allée de lui
alors il lui a enjoint de ne le dire à personne mais
« va et montre-toi au prêtre !
et offre pour ta purification comme Moïse a imposé
en témoignage pour eux »
et la parole à son sujet se répandait de plus en plus
et des foules nombreuses se rassemblaient
pour l'écouter
et pour être guéries de leurs infirmités
et lui se retirait dans les déserts et priait
(Luc 5, 12-16)