Billet original : Comment qu'tu manges !
Se rassemblent auprès de lui les pharisiens et certains des scribes venus de Jérusalem. Ils voient certains de ses disciples, avec des mains souillées — c'est : non lavées — manger les pains. (Car les pharisiens et tous les juifs ne mangent pas sans s'être lavé les mains jusqu'au poignet : ils tiennent la tradition des anciens. Et en revenant de la place publique, ils ne mangent pas sans avoir aspergé. Et il y a beaucoup d'autres choses qu'ils ont reçues et qu'ils tiennent : ablutions de coupes, de pots, et de vases en bronze.) Les pharisiens et les scribes l'interrogent : « Pourquoi tes disciples ne marchent-ils pas selon la tradition des anciens, mais, avec des mains souillées, mangent le pain ? »
Il leur dit : « Isaïe a bel et bien prophétisé sur vous, les hypocrites ! Comme il est écrit : “Ce peuple m'honore des lèvres, mais leur cœur s'écarte loin de moi. Creux est le culte qu'ils me rendent. Les enseignements qu'ils enseignent ne sont que préceptes d'hommes !” Vous laissez le commandement de Dieu, et vous tenez la tradition des hommes ! »
Et il leur disait : « Vous repoussez bel et bien le commandement de Dieu pour garder votre tradition à vous. Car Moïse a dit : “Honore ton père et ta mère” et : “ Qui maudit père ou mère périra de male mort”. Mais vous, vous dites : “ Si un homme dit au père ou à la mère : Est ‘Qorbân’ (c'est : ‘présent pour Dieu’) ce qui, de mon bien, aurait pu t'être utile”, vous ne le laissez plus rien faire pour le père ou la mère. Vous annulez la parole de Dieu par votre tradition à vous, que vous vous transmettez. Et vous en faites beaucoup de pareilles ! »
Marc 7, 1-13
Ce débat, pris isolément de l'ensemble des évangiles, pourrait être compris comme un ralliement de Jésus au parti des sadducéens ! C'est en effet le point essentiel sur lequel s'opposent les deux grands partis de l'époque, les pharisiens et les sadducéens : pour ces derniers seule la "parole de Dieu" — c'est-à-dire la Torah, éventuellement même réduite au seul Pentateuque, les cinq premiers livres de la Bible — est normative, alors que pour les pharisiens il doit être tenu compte aussi de toute une tradition "des anciens", qui s'est développée en parallèle au fil des siècles, un ensemble de règles d'interprétation en principe issues de la réflexion sur la Torah. Ce point est donc le plus caractéristique, dans le domaine doctrinal, de ce qui sépare les deux partis.
Ce qui nous permet de ne pas conclure que Jésus approuvait les sadducéens, c'est, par exemple — et c'est là sans doute l'anecdote la plus explicite à ce sujet — sa discussion avec eux sur la résurrection, à laquelle croyaient les pharisiens, et que les sadducéens rejetaient. Il est certain que la résurrection n'est pas mentionnée telle quelle, littéralement, dans les textes de la Torah. Dans cette discussion-là, d'ailleurs, Jésus prend bien soin d'appuyer son argumentation uniquement sur des citations du Pentateuque, et non pas en partant par exemple de la vision décrite dans le livre d'Ezéchiel. Nous ne reviendrons pas ici sur le détail de cette argumentation, cela nous emmènerait trop loin du sujet du jour, mais nous voyons clairement dans cet épisode-là que Jésus n'est décidément pas sadducéen (si tant est qu'il était besoin de nous en convaincre).
Mais nous ne sommes pas vraiment surpris que Jésus soit partisan d'une interprétation des textes "sacrés", donc pharisien, et opposé à ceux qui défendent leur lecture littérale, en prenant les mots au pied de la lettre, c'est-à-dire aux sadducéens... Nous savons bien qu'une des grandes lignes directrices du message de Jésus a été de sortir de la lettre pour atteindre l'Esprit ! Ce n'est donc pas contre le fait que les pharisiens disent qu'on peut relire et interpréter les textes, qu'il s'élève, mais seulement contre ceux, parmi eux, qui le font de manière inintelligente — ou trop intelligente : maligne —, c'est-à-dire en rajoutant finalement de la littéralité supplémentaire à la littéralité déjà existante, au lieu d'au contraire tendre vers la simplicité de ce qui est essentiel. Il y avait, de fait, ces deux tendances chez les pharisiens. Certain se complaisaient à produire une multitude de nouvelles règles de conduites, qu'ils considéraient découler logiquement de celles se trouvant déjà dans les textes de référence. Jésus n'affirme pas, ici, qu'une telle démarche soit nécessairement sans fondement, mais rappelle seulement ce simple bon sens, que quand elle en arrive à devenir contradictoire avec ce sur quoi elle est censée se baser, elle se disqualifie par elle-même.
Cette argumentation apparaît cependant bien faible par rapport à l'incident initial qui est censé l'avoir déclenchée. On comprend très bien ce qu'il y a d'inique à instrumentaliser Dieu pour se prétendre dégagé de toute solidarité avec les hommes, et particulièrement ici avec ses parents, mais ce pourrait aussi être par rapport à ses enfants, par exemple. D'une manière générale, on sait que cela a été un des axes sur lesquels Jésus a insisté dans son enseignement, qu'on ne pouvait pas séparer amour de Dieu et amour de son prochain. Faire jouer l'un contre l'autre est un mensonge, une trahison. Mais ceci n'a pas de rapport avec la question des règles de pureté rituelle liées à l'alimentation ! On ne voit pas en quoi le fait de se laver les mains avant de manger causerait le moindre tort à qui que ce soit... Il nous manque visiblement quelques éléments dans le raisonnement, à moins que Jésus ait seulement voulu renvoyer les détracteurs au fait qu'ils faisaient, eux, bien pire, et qu'ils n'étaient donc pas fondés à venir faire la leçon sur des sujets, somme toute, mineurs.
C'est dans ce sens que Matthieu (15, 1-9) a explicité les choses dans son passage parallèle. Chez lui, au reproche des pharisiens au sujet des disciples qui "transgressent la tradition", Jésus répond du tac-au-tac "et vous, vous transgressez le commandement de Dieu". Vlan ! net et sans bavures : quel est le plus grave des deux ? Chez Matthieu, il s'agit donc bien d'une fin de non-recevoir, Jésus refuse de répondre à leur question, il botte en touche ; un peu comme lorsque, après qu'il aura chassé les marchands du Temple, le sanhédrin viendra lui demander sur quelle autorité il s'est basé pour le faire, et que lui leur renverra de se prononcer d'abord sur la question de savoir si Jean avait été un prophète ou non. On peut penser aussi à la parabole de la paille et de la poutre... Mais tout ceci nous laisse sur notre faim, c'est le cas de le dire : qu'est-ce que Jésus trouvait à redire sur le fond à ces règles de pureté rituelle ? Nous aurons peut-être la réponse demain, quand il va prolonger le sujet, en s'adressant d'abord à la foule, puis aux seuls disciples ?