En lisant ce texte, m'est venue l'image de ces carrousels pour enfants, où le forain agite au-dessus de leur tête une peluche ou un "mickey", et celle ou celui qui arrive à l'attraper gagne un tour gratuit. C'est un peu ainsi que cette scène nous est décrite, Jésus passant au milieu des malades et des infirmes dont on encombre son chemin, et ceux qui arrivent à attraper un de ses tzitzit gagnent le droit à une nouvelle vie gratuite, comme de refaire leur entrée dans la vie dans des circonstances, avec des atouts, nouveaux ; un nouveau tour du manège de la vie... Les tzitzit peuvent effectivement se balancer au gré de la marche de celui qui les porte, ce qui complète assez bien la comparaison avec le "mickey" du manège forain.
Si réellement la "Jésusmania" en était arrivée à ce point — et ceci est parfaitement plausible sur le principe de fond de la psychologie des foules —, alors il est certain que l'objet de leur adoration devait, ou aurait dû, se faire du souci. Si son propos était effectivement, comme je le pense, d'inciter les personnes à, justement, sortir de cette mentalité du groupe, du troupeau, dépasser la seule relation grégaire à Dieu pour atteindre à l'échange personnel, expérientiel, avec Lui, ces comportements ne pouvaient que lui faire mesurer l'ampleur de la tâche, au risque même de lui couper net toute envie de s'y essayer : ce serait bien pire encore que de vouloir déplacer une montagne à l'aide d'une petite cuiller.
Évidemment, ce passage ressemble bien plus à une pétition de principe tirée de son sac par l'évangéliste, qu'à une description réelle, fidèle, journalistique ou même juridique, des faits. L'idée est de faire passer à quel point les foules pouvaient le poursuivre, voire le harceler, d'autant que, juste avant ce passage, ce qui s'est passé c'est que cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants, ont mangé à satiété sans bourse délier ; c'est le fameux épisode de la multiplication des pains, à la suite duquel les gens s'apprêtaient à marcher sur Jérusalem pour le faire sacrer roi, de gré ou de force. Mais il est vrai que cette intention-là, il n'y a que l'évangile de Jean qui l'exprime explicitement.
Dans les synoptiques, plus précisément ici chez Marc ainsi que chez Matthieu, il ne reste de cette épreuve de force entre Jésus et les intentions insurrectionnelles de la foule, que "il OBLIGE les disciples à monter dans la barque". Évidemment c'est peu par rapport à ce que nous révèle Jean, mais c'est quand même suffisant pour corroborer sa version ; rien ne permet d'expliquer ce "oblige", sinon que les disciples ne voulaient pas partir, que ce n'était pas leur intention, parce que eux aussi auraient voulu pouvoir capitaliser sur ce fait énorme de toute une foule rassasiée.
Aussi, ayant tout fait pour passer sous silence ce clash entre les intentions, tant de la foule que des disciples, d'une part, et celles de Jésus d'autre part, les synoptiques font-ils comme s'il ne s'était en fait rien passé, d'où ce descriptif irénique que nous avons aujourd'hui, là où chez Jean il est au contraire question que "beaucoup de ses disciples rebroussent chemin", ils ne le suivent plus, trop déçus, au point que Jésus doit demander aux douze ce qu'ils ont l'intention de faire, s'ils ne veulent pas eux aussi le laisser tomber.
Mon avis personnel est que c'est Jean qui a raison, il y a forcément eu un moment dans son ministère où Jésus a dû mettre fermement les points sur les "i", il n'était pas le messie dans le sens que les gens attendaient, malgré les guérisons qui se produisaient, mais ceci ne leur était pas audible, en sorte que plus hauts avaient été les espoirs qu'ils avaient mis en lui, plus terrible aura été la haine qu'ils lui auront ensuite vouée ; les amours déçues, sinon trahies, sont des blessures qui ne guérissent jamais, et ne peuvent résulter qu'en vengeances impitoyables.
Agrandissement : Illustration 1
et en touchant terre ils étaient arrivés à Gennésareth
et ils jetèrent l'ancre
et en sortant de la barque
l'ayant aussitôt reconnu
on accourut de toute cette région
et on se mit à transporter sur des grabats
ceux qui allaient mal
où qu'on entende qu'il était
et où qu'il arrive
dans les villages ou dans les villes ou à la campagne
on plaçait les malades sur les places publiques
on le suppliait
qu'on puisse toucher rien que le tzitzit de son vêtement
et tous ceux qui le touchaient étaient sauvés
(Marc 6, 53-56)