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Billet de blog 10 mars 2025

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En toute bonne conscience

Car j'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger, j'ai eu soif et vous ne m'avez pas désaltéré, j'étais étranger et vous ne m'avez pas accueilli, nu et vous ne m'avez pas vêtu, infirme et en prison et vous ne m'avez pas visité...

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Cette scène, souvent dite du "jugement dernier", est connue, et même archi-connue ; raison de plus pour essayer de la lire comme si c'était la première fois qu'on avait affaire à elle, même si cela peut sembler une gageure. Le fils de l'homme vient dans sa gloire : s'agit-il pour autant de la fin des temps ? c'est possible, puisqu'au final, les uns s'en iront vers une "correction" (ou "punition", ou "châtiment") éternelle, et les autres vers la vie éternelle. Mais est-il réellement possible de séparer ainsi le temps et l'éternité ; spontanément, nous comprenons en fait l'éternité comme une période de temps qui ne cesse jamais, qui continue indéfiniment, ce qui est donc bien encore du temps, simplement du temps qui ne cesse jamais, contrairement à celui qui marque notre vie actuelle, qui, elle, se finira certainement un jour...

Il n'y a alors aucune raison pour que cette scène de jugement se produise effectivement à un moment précis, donné, et de plus universel ; ce jugement, c'est constamment qu'il se tient, du moins pouvons-nous y être soumis à tout moment, et pas qu'une seule fois ! Il est là, en permanence, à nous interroger : qu'as-tu fait de ton frère (et de ta sœur...) ? qu'as-tu fait pour quiconque tu as croisé, tu viens de croiser, tu croises aujourd'hui, dans ta vie, et qui est dans le besoin, dans un besoin fondamental, tant physiologique que psychologique ? Qu'as-tu fait (as-tu essayé de répondre à ce besoin dans la mesure de tes capacités ?), ou que n'as-tu pas fait que tu aurais pu faire ? et on note que l'alternative ici n'est pas entre faire du bien ou faire du mal, mais déjà même seulement entre faire du bien ou ne pas faire du bien : ne pas faire du bien est déjà assimilé à un mal...

On peut s'interroger aussi sur la comparaison avec le berger et les deux types d'animaux qu'il sépare les uns des autres, les "probata" d'une part et les "eriphia" de l'autre. De nombreuses traductions donnent sans plus y réfléchir qu'il s'agirait d'une part de moutons et de l'autre de chèvres, recommandant ainsi aux masses des fidèles de se comporter dans leur vie bien sagement comme des moutons (d'instinct fondamentalement grégaire) et non comme des chèvres (de caractère notoirement indépendant et aventureux)... Mais, d'une part, les "probata", en grec, sont simplement le plus généralement des animaux de bétail, sans plus de précision, et dans la traduction grecque de la Bible (la "Septante"), ils désignent toujours génériquement "le troupeau de petit bétail". D'autre part, les "eriphia", en grec, sont spécifiquement des chevreaux, et encore dans la Septante, le mot sert à traduire tant des chevreaux que des boucs, ou des agneaux, ou des béliers...

Nous avons donc d'un côté le troupeau dans son ensemble, et de l'autre les mâles seuls. Or, un troupeau d'élevage, contient presque exclusivement des femelles, avec juste quelques mâles pour assurer la reproduction, et cette scène semble donc nous parler qu'on a simplement séparé les mâles des femelles, qu'on les a sortis du lot. Sommes-nous alors dans un manifeste féministe, une diatribe contre le patriarcat ? j'aimerais donner ce plaisir à mes sœurs en esprit, mais j'en doute quand même. Je pense qu'il s'agit plutôt, une fois de plus dans les évangiles, d'une charge à peine déguisée contre ceux qui se prennent pour les chefs : chefs religieux, chefs politiques, le petit nombre qui se croit au-dessus des autres, et qui, pour cette raison, ne daigne pas faire attention à eux, tellement la charge de leur commander, estiment-ils, les en dispenseraient (à l'inverse exact de ce qu'ils seraient censés faire)...

Remarquons enfin, cependant, le sens précis de la peine à laquelle sont condamnés ceux-là qui se croient exemptés de solidarité universelle. Il s'agit cette fois du mot "kolasis", qui, s'il a effectivement entre autres sens celui de "correction, châtiment, punition", a quand même comme sens premier, ou originel, celui de "élagage", et on sait que l'élagage d'un arbre n'a, en principe, d'aucune manière pour objectif de lui nuire, mais bien au contraire de lui permettre de s'épanouir pleinement. On n'est donc pas du tout dans l'idée de l'enfer telle qu'elle a pu se développer par la suite dans la chrétienté ! il n'est absolument pas question ici de faire subir des tourments éternels, il s'agit — au prix effectivement d'une opération quelque peu douloureuse sur le moment, mais qui pourra par la suite être oubliée, et même bénie — d'éliminer ce qui empêche ces personnes d'accéder au seul vrai bonheur, celui de l'amour.

Illustration 1

et quand sera venu le fils de l'homme dans sa gloire
    et tous les anges avec lui
alors il s'assiéra sur son trône de gloire
    et seront rassemblées devant lui toutes les nations
et il les séparera les uns des autres
    comme le berger sépare le troupeau des boucs
et il mettra le troupeau à sa droite et les boucs à sa gauche
    
    alors le roi dira à ceux de sa droite
"venez les bénis de mon père ! héritez du royaume !
    préparé pour vous depuis la fondation du monde
car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger
j'ai eu soif et vous m'avez désaltéré
j'étais étranger et vous m'avez accueilli
nu et vous m'avez vêtu
infirme et vous m'avez visité
j'étais en prison et vous êtes venus à moi"
    alors les justes lui répondront en disant
"seigneur ! quand t'avons-nous vu affamé et t'avons-nous nourri ?
ou assoiffé et t'avons-nous désaltéré ?
et quand t'avons-nous vu étranger et t'avons-nous accueilli ?
ou nu et t'avons-nous vêtu ?
et quand t'avons-nous vu infirme ou en prison et sommes-nous venus à toi ?"
    et répondant le roi leur dira
"amen ! je vous dis que dans la mesure où vous l'avez fait
    à un de ces plus petits mes frères c'est à moi que vous l'avez fait"
    
    alors il dira aussi à ceux de sa gauche
"maudits ! allez loin de moi au feu éternel !
    qui a été préparé pour le diable et ses anges
car j'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger
j'ai eu soif et vous ne m'avez pas désaltéré
j'étais étranger et vous ne m'avez pas accueilli
nu et vous ne m'avez pas vêtu
infirme et en prison et vous ne m'avez pas visité"
    alors eux aussi répondront en disant
"seigneur ! quand t'avons-nous vu
affamé ou assoiffé ou étranger ou nu ou infirme ou en prison
et ne t'avons-nous pas servi ?"
    alors il leur répondra en disant
"amen ! je vous dis que dans la mesure où vous ne l'avez pas fait
    à l'un de ces plus petits c'est à moi que vous ne l'avez pas fait"

et ceux-ci s'en iront pour la correction éternelle
    et les justes pour la vie éternelle »
    
(Matthieu 25, 31-46)

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