Billet original : Récapitulatif
Il s'est levé le matin, le premier de la semaine. Il paraît en premier à Marie la Magdaléenne, de qui il avait jeté dehors sept démons. Celle-là va l'annoncer à ceux qui avaient été avec lui : ils s'affligeaient et pleuraient. Et ceux-là, quand ils entendent qu'il vit, et qu'il a été vu par elle, ils ne croient pas !
Après ces choses, à deux d'entre eux qui marchaient, il se manifeste sous une autre forme, alors qu'ils allaient à la campagne. Et ceux-là s'en vont l'annoncer aux autres : eux non plus, ils ne les croient pas !
Plus tard aux Onze, tandis qu'ils étaient à table, il se manifeste. Il fulmine contre leur manque de foi et la sclérose de leur cœur : car ceux qui l'avaient vu réveillé, ils ne les ont pas crus.
Il leur dit : « Allez dans le monde entier. Clamez la bonne nouvelle à toute la création. Celui qui croit, baptisé, sera sauvé. Celui qui ne croit pas sera condamné. Ces signes escorteront ceux qui croient : au nom de Moi, ils jetteront dehors les démons, ils parleront des langues nouvelles, ils prendront des serpents ; s'ils boivent quelque chose de mortel, cela ne leur nuira pas ; sur les invalides, ils imposeront les mains, et ils iront bien. »
Donc, le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, est enlevé au ciel : il s'assoit à la droite de Dieu. Ceux-là sortent et clament en tout lieu. Le Seigneur coopère : il confirme la parole par les signes qui l'accompagnent.
Marc 16, 9-20
Pour terminer cette première semaine du temps pascal, voici enfin la (seconde) finale de Marc. Nous aurons ainsi fait à peu près le tour des récits des apparitions dans les quatre évangiles. Comme nous l'avions déjà dit, cette finale de Marc est de rédaction très tardive, et d'une autre main que celle du reste de l'évangile. C'est une sorte de pot-pourri des trois autres évangélistes, un résumé des faits les plus marquants, avec donc successivement : l'apparition à Marie Madeleine, prise à Jean, l'apparition aux pèlerins d'Emmaüs, prise à Luc, et une apparition aux onze. Cette dernière apparition pourrait avoir été prise plutôt chez Jean (20, 19s), où elle est censée se dérouler le dimanche soir, d'où la mention d'un repas, alors que chez Luc (24, 36s) elle se situe le lundi, semble-t-il dans la matinée. Mais la mention que les onze n'ont pas cru aux témoignages de Marie Madeleine ni des deux disciples d'Emmaüs provient plutôt d'une réminiscence de la même incrédulité des onze lorsque les femmes ont annoncé que le tombeau était vide, incrédulité qui n'est mise en relief que chez Luc. Enfin, le fait que cette apparition aux onze donne lieu à une sorte mini-discours missionnaire est un schéma qu'on ne trouve aussi marqué que chez Matthieu !
Sacré mélange donc, dans tous les cas. L'envoi en mission lui-même, avec la description des "pouvoirs" qu'auront les disciples, fait référence clairement à l'envoi en mission des douze, deux par deux, au cours du ministère de Jésus, événement raconté dans les trois synoptiques (et au-delà, dans la source Q) : là aussi les disciples étaient chargés de proclamer la bonne nouvelle, avec habilitation à exorciser (mentionné ici comme premier pouvoir) et à guérir (mentionné ici comme dernier pouvoir). Par contre, on ne trouve mention des trois autres signes — parler en langues, apprivoisement de serpents, innocuité des poisons — que dans les Actes des Apôtres. Enfin, l'ascension de Jésus en conclusion de l'envoi en mission, ne peut provenir, quant à elle, que de Luc. Globalement, donc, mise à part l'apparition à Marie Madeleine, nous avons affaire à une composition dans laquelle l'influence de Luc est fortement prépondérante. Il est possible de plus que les autres influences que nous avons décelées provenant de Jean ou Matthieu, ne soient que des coïncidences fortuites, mais quoi qu'il en soit, nous pouvons attribuer cette finale de Marc avec une très grande probabilité à un rédacteur d'influence lucanienne, ce qui n'a d'ailleurs rien de surprenant puisque, à l'époque de sa rédaction, le christianisme est devenu essentiellement lucanien...
Puisque ce récit est le dernier que nous voyons sur ce qui s'est passé après la mort de Jésus, et que, dès la semaine prochaine et jusqu'à la pentecôte, la liturgie nous fera entreprendre une seconde lecture suivie (plus conséquente que lors des trois dernières semaines de carême) de l'évangile de Jean, il est temps de faire le point sur ces événements, centraux dans la foi chrétienne. En premier, il y a un cadavre qui a disparu. Cet événement, en lui-même, n'a pas marqué outre mesure la plupart des disciples (les Galiléens), qui ont pensé qu'il avait été volé, et qui sont repartis dans leur province natale, entre dépit que leur rêve de rétablissement du royaume de David soit anéanti, rancœur contre ce Jésus qui leur en avait donné l'espoir, honte d'y avoir cru. Ceux-là, de retour chez eux, vont mijoter dans cette sorte de bouillon de culture, tout en reprenant leur vie d'avant — pour beaucoup la pêche —, jusqu'à ce que, lorsque ce travail de deuil de leurs espoirs trop matérialistes aura été vraiment mené à son terme, leur vienne enfin la compréhension du vrai message que Jésus avait essayé de leur transmettre. Compréhension plus ou moins soudaine, plus ou moins progressive, elle finit en tout cas par les illuminer au point que Jésus leur semble alors plus présent qu'il ne l'avait jamais été auparavant.
Parallèlement à ce cheminement des Galiléens, et de façon tout-à-fait indépendante, toute autre est l'histoire du disciple que Jésus aimait. Lui, a compris quelque chose au tombeau vide, dont les Galiléens n'ont eu aucune idée, et dont ils n'entendront parler certainement que bien plus tard. Le Judéen n'avait pour sa part jamais couru après ces histoires de rétablissement du royaume de David. Avait-il déjà été influencé par des courants gnostiques, avant qu'il comprenne devant le tombeau ce qui était arrivé au corps de Jésus, ou est-ce à la suite de cette découverte qu'il s'est tourné vers ces courants ? toujours est-il que, pour lui, c'est dès le dimanche matin que la "résurrection" le saisit, et dans un sens, donc, très différent de celui qu'il prendra un peu plus tard pour les Galiléens. Un cheminement très différent, pour le disciple que Jésus aimait, qui l'amènera à développer, lui et ceux qu'il entraîne à sa suite, cette théologie johannique si spécifique, centrée plutôt sur une aventure spirituelle personnelle, là où les théologies synoptiques, plus influencées par l'ancienne espérance du Royaume messianique, ont plutôt mis en avant la dimension communautaire.
Bien sûr, notre christianisme a hérité des deux démarches (outre celle de Paul, laquelle pourrait se situer quelque part entre les deux), mais avec quand même une nette prépondérance de la seconde. C'est normal, puisqu'on pourrait dire que la démarche plus communautaire des synoptiques est aussi plus facile d'accès, plus exotérique, quand la démarche plus personnelle johannique est plus difficile à saisir, plus ésotérique. Cependant notre humanité a évolué au cours de ces deux mille ans, passant d'un type de société où la collectivité était très prégnante, jusqu'à encore récemment, à un autre type où la personne en tant qu'individu devient de plus en plus première. Nous ne voulons plus nous contenter de n'être que les descendants des générations précédentes et reproduire peu ou prou, sans trop y réfléchir, les modèles dont nous avons hérité. Il semble donc que le christianisme, lui aussi, devra, qu'il le veuille ou non, subir la même évolution. Il semble bien que soit venu le temps où la théologie johannique prendra de plus en plus d'importance. Cela tombe bien, puisque nous allons nous plonger dans l'évangile de Jean pendant six semaines !