Jesus forever 4

Au-delà de la désaffection qui touche les pratiques religieuses censées s'inspirer de lui, il est surprenant comme la personne de Jésus, elle, continue d'intriguer, sinon d'intéresser, tout un chacun dans notre société, pourtant dûment formatée et canalisée par le dogme d'une science objective, théoriquement seule garante du vrai...

Fils d'homme, ou fils de l'homme : c'est ainsi que Jésus parlait de lui-même. Comme on avait décidé qu'il devait être égalé à Dieu, on est allé chercher des explications tirées par les cheveux : une prophétie prédisait la venue d'un messie qui serait "comme un fils d'homme", alors on a conclu que sûrement Jésus voulait faire allusion à cette prophétie. Mais ça ne fonctionne pas : l'expression "comme un fils d'homme" veut justement attirer l'attention sur le fait que ce messie ressemble seulement à un homme sans en être vraiment un ; en se disant homme, fils d'homme, Jésus affirme au contraire qu'il est réellement et pleinement humain ! À l'inverse d'un Dieu qui aurait pris la forme, voire la nature, d'un homme, Jésus se définissait plutôt comme un homme cherchant à atteindre la stature archétypale de ce que c'est que d'être humain.

Il est possible, et même certain, que la perfection de la nature humaine atteint à la divinité. Alors, chaque fois qu'il parle du fils de l'homme, ce n'est pas seulement de lui-même que Jésus parle, mais c'est aussi de chacun de nous : c'est un chemin qu'il trace, pour lui comme pour nous. Le fils de l'homme n'a pas même une pierre où reposer la tête, signifie la même chose que : l'Esprit, tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d'où il vient ni où il va. Être pleinement humain, c'est devenir progressivement de plus en plus habité par l'Esprit qui est à notre origine, sans que nous ne le sachions, et c'est sans fin, du moins tant que nous sommes encore fils d'homme ; après, nous verrons ce qu'il en est une fois que nous en serons là...

Yehohanan, de son côté, ne peut empêcher ses disciples de noter qu'il y a quelque chose de spécial avec Yeshoua. Il est clair qu'il n'ose plus le bousculer, comme il le fait régulièrement avec les uns et les autres, pour entretenir l'ardeur des consciences. La chose devient trop patente, à la longue, on lui en fait des remarques, tant et si bien qu'il finit par devoir s'expliquer. Mais il n'est pas sûr de quoi que ce soit, non plus. Alors il laisse entendre, seulement. Il laisse entendre que Yeshoua a eu une expérience qui sortait de l'ordinaire, qu'il a certainement été choisi par YHWH pour jouer un rôle particulier dans la suite des événements. Il ne mentionne pas le terme de Messie, mais c'est ce que chacun peut imaginer aisément au regard de ces seules informations. Et on en est là, quand le 'tétrarque' de Galilée et de Pérée, sur le territoire duquel le campement du Baptiste s'était installé depuis quelques temps, au gré de ses migrations le long du Yordan, ce tétrarque, donc, Hérode, décide de faire procéder à l'arrestation de ce Yehohanan, pour troubles à l'ordre public. Ceci pour le motif officiel, et pas complètement faux, même si chacun savait que le prêcheur aurait peut-être mieux fait de s'abstenir, lorsqu'il avait cité le mariage du dit Hérode, avec la femme de son frère, comme exemple de la dissolution des mœurs en Israël... mais là n'est pas la question pour notre propos.

Cet événement marque un tournant dans l'histoire de la petite communauté des fidèles du Baptiste. On se doute bien que cette arrestation ne va pas être qu'une parenthèse vite refermée. Yehohanan ne va pas être relâché rapidement, avec les excuses du tyran. Que fait-on, alors ? on continue sans lui ? mais c'est que Yehohanan avait un charisme qui n'est pas donné à n'importe qui. Comment s'organise-t-on, qui prend les décisions ? Comme on pouvait s'y attendre, le groupe de Galiléens fait bloc autour de Yeshoua. Yehohanan n'a-t-il pas dit que c'était lui qui prendrait sa suite dans la venue du Royaume ? Les Judéens, de leur côté, et dans leur grande majorité, sont nettement moins affirmatifs, comme on pouvait s'y attendre aussi. Il y a toujours eu un antagonisme entre les deux régions, celle du nord étant considérée par celle du sud comme un repaire de mécréants : "Galilée, le carrefour des nations". La Galilée est effectivement une région plutôt de plaines, avec des terres riches, qui attire les populations voisines, par contraste avec la Judée, plus montagneuse, avec une terre plus ingrate, et moins accessible. Or, Yehohanan est né en Judée. Alors les Judéens qui l'ont volontiers suivi jusqu'ici renâclent fortement à l'idée de le troquer pour ce 'péquenot' de Yeshoua.

Parmi les quelques Judéens qui ont de la sympathie pour Yeshoua, il y en a un, particulièrement, qui jouera un rôle important par la suite. C'est celui qui se fera appeler "le disciple que Yeshoua aimait". Mais pour l'instant, la situation a plutôt tendance à se désagréger dans le campement. Une partie des Judéens est allée s'installer aux pieds de la forteresse où a été emprisonné le maître : ils y resteront jusqu'à son exécution, après quoi, comme si la mort du rabbi leur avait enfin donné des ailes, ils reprendront finalement leur activité baptiste, avec un certain succès, d'ailleurs. Une autre partie des Judéens se disperse, chacun rentre chez soi, un peu dépité. Quant à lui, Yeshoua pense qu'il n'y a pas de raison d'arrêter leur mission. Il ne voit pas pourquoi l'arrestation de Yehohanan entraverait la venue du Royaume. Ce ne sont pas les hommes qui dictent à YHWH son comportement. Si le Royaume vient, et pourquoi en douterait-on ? la mise sur la touche du Baptiste n'y changera rien, voire fait partie du 'plan'. Ce n'est donc pas le moment de baisser les bras, au contraire. Ce serait même bien, pense-t-il, de passer à une vitesse supérieure. Pourquoi attendre que les gens viennent d'eux-mêmes, pourquoi n'irait-on pas les chercher, là où ils sont, là où ils vivent ? C'est ce qu'il argumente auprès du groupe des Galiléens, et, comme ils sont désormais quasiment seuls dans le campement, ils décident d'entamer le nouveau cycle en commençant chez eux, en Galilée. Et tout le petit groupe prend le chemin du retour, accompagné du "disciple que Yeshoua aimait", seul à sauver l'honneur des Judéens, et qui sera témoin de leurs débuts, avant de jeter l'éponge, victime de l'ostracisme que la plupart manifestaient à son égard. Contraint, donc, de regagner sa riche demeure à Yerushalaim, il continuera cependant de se tenir informé des événements en Galilée, et surtout, il ne manquera jamais de revoir Yeshoua à chaque fois qu'ils monteront à la capitale à l'occasion des grandes fêtes.

La famille d'André et Shimôn habite une grande maison, dans le centre de la bourgade de Kfarnahum, elle deviendra leur quartier général. C'est là qu'ils se retrouveront régulièrement, lorsqu'ils se lanceront dans des tournées de conversion, élargissant progressivement leur champ d'action jusqu'à sillonner toute la contrée. Mais pour l'instant, comme ils arrivent un vendredi après-midi, veille de sabbat, chacun se rend chez les siens, en se répartissant ceux qui ne sont pas d'ici selon les capacités d'hébergement. Ce sont des scènes de retrouvailles joyeuses, comme on peut penser, ils sont partis depuis si longtemps, ils en ont des choses à raconter. Et là, évidemment, très vite ils ne peuvent pas ne pas mettre leurs proches au courant, au sujet de leur nouveau rabbi (car c'est ainsi qu'ils le considèrent désormais) : à savoir que ce Yeshoua pourrait bien être le Messie ! qu'est-ce que vous dites de ça ? un Galiléen, comme nous ! et la nouvelle a tôt fait de se propager à travers tout le bourg. Aussi, après une nuit de sommeil souvent perturbé, la synagogue se trouve-t-elle prise d'assaut pour l'office du sabbat. Tout le monde veut le voir, se faire son idée : est-ce que c'est sérieux ? à quoi ressemble-t-il ? est-ce que les mots coulent de sa bouche comme le miel des rayons des ruches ?

Ils vont être en fait plutôt déçus. Yeshoua est déconcerté, il ne s'y attendait pas. Pour lui, il n'y a aucun lien évident entre son expérience et le fait qu'il pourrait être le Messie. Le rôle du Messie a une dimension politique très importante dont il ne voit pas qu'elle puisse découler du rapport qu'il entretient avec cette Présence en lui. Il se rend compte que la foule attend quelque chose de lui, mais il ne sait pas trop ce qu'il pourrait leur donner qui réponde à leurs espoirs. Alors il fait comme il peut, il parle de YHWH comme d'un père attentionné et proche. C'est ambigu, ça en dit à la fois trop et pas assez. On se sépare sur ce sentiment mitigé, et chacun rentre chez soi pour respecter les règles du sabbat. Dans l'après-midi, les discussions vont bon train. Que peut-on faire ? Yehohanan est quelqu'un de bien, et s'il a dit ce qu'il a dit sur Yeshoua, c'est qu'il devait avoir raison. Mais franchement, on ne voit pas pourquoi ! Il faut en avoir le cœur net, et pour ça il y a un bon moyen : on va lui demander de faire un signe, un 'miracle', une guérison. Et, le soir venu, c'est maintenant la maison de Shimôn, chez qui était logé Yeshoua, qui se trouve cernée par la foule, venue avec tout ce qu'elle a pu trouver d'infirmes et de possédés...

Inutile de dire que, cette fois, Yeshoua est carrément interloqué. Qu'est-ce que tout ceci a à voir avec son histoire ? Il est partagé entre l'envie de se mettre en colère, et celle d'aller se cacher dans le coin le plus reculé de la maison de Shimôn, à défaut de pouvoir fuir par les toits. Il se calme un peu lorsque son regard tombe sur l'infirme le plus proche qu'on lui ait apporté. Il voit alors la misère de cette personne, il voit la personne, réelle, ce qu'elle endure. YHWH peut-il se réjouir de sa situation ? se peut-il que ce soit là la punition de ses péchés, est-il donc ainsi, celui qui l'habite ? La foule sent son hésitation, une première personne lui lance un "Si tu veux, tu peux !", qui est vite repris par les autres, qui se mettent à scander tous en cœur : "Si tu veux, tu peux ! Si tu veux, tu peux !" Yeshoua n'est plus vraiment tout-à-fait lui-même. Il hésite encore. Il demande à l'infirme : "Tu y crois, toi ?", lequel lui répond que oui, il veut y croire. Dans une incertitude de plus en plus profonde, Yeshoua tend la main vers lui, ne sachant toujours pas ce qu'il va faire, et c'est sans s'en rendre compte qu'il finit par toucher l'infirme. Le contact lui fait reprendre ses esprits, mais c'est pour devenir aussitôt abasourdi : l'infirme n'est plus infirme, il est guéri.

C'est une clameur dans la foule, une confusion indescriptible s'empare d'elle, qui ne trouvant plus les mots pour remercier le ciel, qui prenant tous ses voisins à témoin : aujourd'hui est un grand jour, YHWH a visité son peuple, il s'est souvenu de son amour pour lui et de sa sainte alliance avec les pères ! La suite, chacun la connaît. Tous les infirmes, les possédés, y passent, poussés les uns après les autres devant un Yeshoua cette fois-ci dans un état complètement second. Il est incapable de dire combien ont été guéris cette nuit-là, leurs visages se mélangent dans sa tête, s'il essaie de se rappeler. Tout ce qu'il sait, c'est que la foule a quand même fini par rentrer chez elle, que le calme est revenu autour de la maison, qu'il s'est jeté sur sa couche, mais, que, dès que tout le monde a été endormi, il s'est relevé silencieusement, et s'est enfui dans la campagne. Le lendemain, quand la maisonnée se réveille et constate son absence, les disciples se mettent à sa recherche. Ils parcourent d'abord la ville, demandant dans les maisons, à tous ceux qu'ils rencontrent, si quelqu'un l'aurait vu, saurait où il est ? Kfarnahum n'est pas une grande ville, ils en ont vite fait le tour, et, constatant leur échec, ils doivent envisager de "battre la campagne", aidés en cela par un bon nombre des habitants. C'est que ce n'est pas le moment de le perdre de vue, maintenant qu'on sait que c'est bien lui le Messie.

Lui, ce n'est pas qu'il se cache, ni qu'il les fuit. C'est juste qu'il a un énorme besoin de faire le point. Qu'est-ce qui est en train de se passer, là ? Se pourrait-il qu'il soit effectivement le Messie ? L'idée ne lui avait même pas seulement effleuré l'esprit, jusqu'à présent. Mais maintenant, elle est là, insistante. Il interroge la Présence en lui, il se réfugie en elle, aussi longtemps qu'il est nécessaire pour que son esprit s'apaise. Il n'obtient pas de réponse franche, ça ne se passe pas comme ça, dans cette relation particulière qui est devenue sa vie. Mais il se dit qu'après tout, ce n'est pas lui qui a décidé que ces signes se produiraient. Il n'y en a qu'un qui a pu le faire, c'est YHWH. Et, si YHWH l'a décidé, comment pourrait-il s'y opposer, lui ? Ce n'est pas pour autant qu'il se coulerait sans sourciller dans le rôle du Messie ! l'idée lui est vraiment trop étrangère. Mais comment pourrait-il ne pas faire confiance à son Dieu, à la vie ? Quand il finit par être retrouvé, il a donc accepté de jouer le jeu, et c'est de bonne grâce qu'il retourne avec eux au bourg, qui va désormais jouer le rôle de bastion et de base arrière de leur mouvement.

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