Anon (avatar)

Anon

alias Xavier Martin-Prével.

Abonné·e de Mediapart

1432 Billets

0 Édition

Billet de blog 10 septembre 2024

Anon (avatar)

Anon

alias Xavier Martin-Prével.

Abonné·e de Mediapart

Jésus prie

Ce simple (?) fait — que Jésus prie — ne devrait-il pas résolument faire sortir de la tête de chaque chrétien toute idée d'identification pure et simple de Jésus avec Dieu ?

Anon (avatar)

Anon

alias Xavier Martin-Prével.

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Luc est celui des trois évangélistes synoptiques qui nous dit le plus souvent que Jésus prie ; Matthieu n'en parle qu'en deux occasions : après la multiplication des pains, c'est donc lorsque la foule a failli l'emmener de force à Jérusalem pour faire la révolution, c'est là qu'il s'est rendu compte que ces foules ne comprenaient pas et ne comprendraient jamais de quel royaume il parlait, et on imagine bien qu'il ait eu besoin de faire le point, c'était un tournant dans son ministère, jusque là il s'était laissé porter par un mouvement d'enthousiasme, le "printemps galiléen", sans trop savoir où cela le menait, désormais il le sait ou le pressent très fortement, c'est dans la mort que cette histoire ne pourra que finir, c'est vers le calvaire qu'il se dirige, comme tous les prophètes envoyés par Dieu aux hommes. Et justement, la seconde occasion où Matthieu nous parle de Jésus en prière, c'est à Gethsémani, la dernière occasion où il pourrait encore renoncer à ce qu'il pense être sa vocation, à ce témoignage que son Dieu lui demande de donner...

Marc mentionne ces deux mêmes prières de Jésus que Matthieu, mais en avait donné une première, au tout début de son ministère, après la journée inaugurale à Capharnaüm : encore un moment charnière, les tout premiers miracles (du moins selon les conventions de son récit), Jésus en aura sans doute été le premier surpris ; dans un premier temps, après l'arrestation de son mentor Jean le Baptiste, il s'était contenté de simplement s'inscrire dans le prolongement de son ministère, proclamant la venue proche du royaume, la nécessité de se convertir, et de se faire baptiser pour la rémission de ses péchés. Et puis voilà que se produisent les premières guérisons, et cela change tout ou va forcément tout changer, c'est tout autre chose qui se passe, c'est le royaume, qui n'est plus seulement proche mais qui commence même déjà à se manifester : on comprend que là aussi il ait éprouvé le besoin de faire le point...

Luc quant à lui mentionne à sept reprises cette prière de Jésus, trois fois qui correspondent à celles de Marc, mais aussi déjà à son baptême (c'est lorsqu'il prie — dans sa prière ? — que la colombe descend du ciel et que la voix du ciel dit qu'il est son fils), et ici aussi avant de choisir les douze, et encore à la transfiguration (et là encore c'est lorsqu'il prie — dans sa prière ? — qu'il devient tout lumineux, qu'apparaissent Moïse et Élie, etc.), et enfin au moment d'enseigner le Notre Père. Tous ces moments sont, de fait, des moments importants de son ministère, et sans doute aurait-il été possible que Luc en mentionne d'autres encore, mais l'essentiel est là, Luc insiste sur cette prière de Jésus, qui devrait nous faire comprendre au moins une chose : Jésus, lui, ne s'identifiait pas à Dieu... Que je sache, Dieu ne se prie pas lui-même, Dieu ne s'adresse pas des prières à lui-même, or Jésus prie Dieu...

Ce simple (?) fait devrait résolument faire sortir de la tête de chaque chrétien toute idée d'identification pure et simple de Jésus avec Dieu ! Non, Jésus n'est pas Dieu ! en tout cas l'homme en lui ne s'identifie pas au Dieu, et même, l'homme ne savait pas ce que le Dieu pouvait souhaiter qu'il fasse : il a eu, comme nous tous, à faire des choix sans être certain que ce soient les bons. En bref, il n'avait certainement pas la science infuse. Et du côté du Dieu, il n'est pas certain non plus qu'il ait eu un "plan", un destin précis, un scénario ; les intentions de Dieu sont d'ordre général, il aime, il nous aime, il nous veut heureux et libres, mais il ne sait pas nécessairement comment cela peut se réaliser, il n'est pas à notre place, du moins pas entièrement, seulement en partie, en sorte que tout dépend de nous aussi, et donc, ce que Jésus allait faire de sa vie dépendait aussi de lui...

Jésus prie, donc, mais Luc nous précise ici en plus en quoi consiste cette prière : être dans la prière de Dieu. Attention : il n'est pas dit par là que Jésus prie Dieu, ça c'est ce qui est implicite, sous-entendu, évident, si Jésus prie cela signifie évidemment qu'il prie Dieu, mais cette prière de Jésus "à" Dieu consiste en fait à être dans la prière "de" Dieu, Dieu est ici au "génitif", c'est sa prière à lui, et Jésus se tient dans cette prière. Autrement dit, ce qu'on appelle prier, nous le comprenons généralement comme le fait de s'adresser à Dieu, eh bien réciproquement, la prière "de" Dieu c'est quand c'est Dieu qui s'adresse à nous, et, nous dit Luc, telle est la prière de Jésus, l'écoute de ce que Dieu peut avoir à lui dire, au moins autant que ce que lui, Jésus, peut avoir à dire à Dieu.

C'est cela prier, c'est vraiment une histoire à deux, c'est ce moment privilégié où nous allons nous efforcer de ne pas tenir compte que de notre pomme, parce qu'il nous faut bien reconnaître que sinon, la plupart du temps, c'est ce que nous faisons. Mais cela ne veut pas dire que, par là, Dieu va nous dicter quoi que ce soit !

Illustration 1

et il arriva en ces jours
    qu'il sortit dans la montagne pour prier
    et il passa la nuit dans la prière de Dieu
et quand arriva le jour il appela ses disciples
    et il en choisit douze d'entre eux
    qu'il a nommés aussi envoyés
Simon qu'il a nommé aussi Pierre et André son frère
et Jacques et Jean
et Philippe et Bartholomée
et Matthieu et Thomas
et Jacques de Halphée et Simon appelé le zélote
et Judas de Jacques et Judas Iscarioth
    qui devint traître
    
et étant descendu avec eux
    il se tint debout sur un lieu plat
ainsi qu'une foule nombreuse de ses disciples
et une multitude nombreuse du peuple
    de toute la Judée et de Jérusalem
    et du littoral de Tyr et Sidon
qui sont venus l'entendre
    et être guéris de leurs maladies
et ceux qui étaient perturbés par des esprits impurs
    étaient délivrés
et toute la foule cherchait à le toucher
    parce qu'une puissance sortait de lui et les guérissait tous

(Luc 6, 12-19)

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.