Billet original : La mer aux trousses
Il dit à ses disciples : « Il est impensable que les occasions de chute ne viennent pas. Cependant, malheureux celui par qui elles viennent ! Il est avantageux pour lui qu'une pierre de meule soit mise autour de son cou et qu'il soit flanqué à la mer, plutôt que d'être occasion de chute pour un seul de ces petits.
« Défiez-vous de vous-mêmes ! Si ton frère pèche, reprends-le. S'il se repent, remets-lui ! Si sept fois le jour il pèche contre toi, et sept fois revient vers toi en disant : "Je me repens", tu lui remettras ! »
Les apôtres disent au Seigneur : « Mets en nous plus de foi. » Le Seigneur dit : « Si vous aviez de la foi comme une graine de moutarde, vous diriez à ce sycomore : "Déracine-toi et plante-toi dans la mer." Et il vous obéirait ! »
Luc 17, 1-6
Trois péricopes sans rapport les unes avec les autres, nous sommes dans un de ces fourre-tout qu'on trouve à peu près dans chaque évangile. Parmi le matériau qu'avaient à leur disposition les évangélistes, il y a certaines péricopes comme celles-ci qu'ils auraient trouvé dommage de laisser perdre, mais dont ils ne savaient pas trop comment les intégrer dans les parties plus construites de leurs récits. Ils les ont donc simplement enfilées les unes derrière les autres, comme ici, chez Luc. Noter tout de suite que le "Défiez-vous de vous-mêmes !" fait partie de la première péricope. C'est la publication sur mon blog de base (evangile-partage.over-blog.net), avec la possibilité pour chacun de choisir la traduction qui l'intéresse (ce que n'ont pas les blogs dupliqués www.lavie.fr/blog/anon43/ etblogs.mediapart.fr/blog/anon), qui ne me permet pas de couper un verset en deux. C'est un des exemples, assez rares quand même, où le découpage en versets (qui n'est pas, faut-il le rappeler, le fait des évangélistes, pas plus que le découpage en chapitres, pas plus que le découpage en paragraphes, encore moins que les éventuels titres et sous-titres) n'a pas été opéré de manière judicieuse.
La première péricope se trouve aussi chez Marc (9, 42) et Matthieu (18, 6-7), mais Luc seul, entre autres différences, a ajouté cette phrase en conclusion : "Défiez-vous de vous-mêmes !", ce qui peut expliquer que celui qui a effectué le découpage en versets ait été abusé. Il est difficile de savoir quels sont ces 'petits' dont il est question. Luc ici les appelle seulement "ces petits". Marc précise "ces petits qui croient", qui croient en quoi ou en qui, on ne sait pas. Matthieu est encore plus précis, puisqu'il dit "ces petits qui croient en moi". Mais chez tous on se demande ce que vient faire l'adjectif démonstratif 'ces'. Chez les trois évangélistes, Jésus est en train de parler aux disciples, seuls. Il ne peut pas leur parler à eux en parlant d'eux-mêmes à la troisième personne pour les désigner... C'est alors sans doute chez Matthieu que nous trouvons l'explication de qui peut être désigné par l'expression "ces petits", parce que juste avant ces paroles, Jésus a fait venir un petit enfant, qu'il a placé au milieu des disciples. Cette péricope ne parlait donc pas, à l'origine, comme on a tendance à l'interpréter, de faire attention dans les églises à ne pas heurter la foi des gens simples (argument souvent invoqué par les conservateurs pour ne surtout toucher à rien ni dans les pratiques ni dans la doctrine), mais beaucoup plus prosaïquement de ne pas scandaliser les enfants. Et, étant donné l'extrême rigueur du châtiment qu'encourent ceux qui s'en rendraient coupables, être balancés dans la mer avec une pierre de meule autour du cou, il me semble difficile de ne pas comprendre que le scandale dont il est question est la pédophilie.
La deuxième péricope ne se retrouve que chez Matthieu (18, 21-22), avec comme première différence que Matthieu ne parle pas de "reprendre" celui qui a péché. Mais en fait Matthieu (18, 15-18) vient juste de développer le thème de la correction fraternelle, avec une première remontrance seul à seul, puis à plusieurs, puis devant toute la communauté... C'est donc que Luc a simplement rassemblé les deux péricopes de Matthieu en une seule, en ne retenant de la correction fraternelle que la première étape, à moins que ce ne soit Matthieu qui ait voulu développer à part l'aspect correction fraternelle, à partir d'un texte original qui ne parlait, comme Luc ici, que de processus entre les deux seuls intéressés. Une seconde différence, sans grandes conséquences, est que Matthieu parle de pardonner "non pas sept fois mais soixante dix fois sept fois". Pardonner sept fois est déjà un nombre symbolique pour dire qu'il n'y a en fait pas de limites, Matthieu a multiplié par soixante dix, qui est aussi symbolique, pour être sûr qu'on reçoive le message "cinq sur cinq" ! Une troisième différence, très intéressante celle-ci, provient cette fois de Luc, qui mentionne le repentir du pécheur comme condition au pardon. Luc est ici beaucoup plus réaliste que Matthieu, et ce sont les contextes de leurs deux communautés respectives qui l'expliquent. La communauté matthéenne est dans l'attente du retour prochain de Jésus, on peut se permettre de passer l'éponge sans conditions. La communauté de Luc est dans une perspective de durée, elle a tout un empire à conquérir, elle sait que les différends doivent être tirés au clair pour que la communauté puisse tenir dans le temps.
La troisième péricope, enfin, est propre à Luc, mais on en trouve quand même une assez proche chez Marc (11, 22-24) et Matthieu (21, 21-22), à l'occasion de l'épisode du figuier desséché. Comme Luc n'a pas repris cet épisode, trop difficile à comprendre pour son public d'origine païenne qui n'aurait pas fait le lien avec le figuier du jardin d'Eden, il est possible qu'il ait voulu adapter ici l'enseignement donné par Jésus à cette occasion sur la prière. Chez Marc et Matthieu, il s'agissait donc d'envoyer une montagne dans la mer. Ici, Luc est reparti d'un autre passage de Matthieu (17, 20) où il est aussi question d'avoir de la foi "comme une graine de moutarde", et, déjà, de faire se déplacer une montagne (mais pas dans la mer). Luc a donc conservé la graine de moutarde, et, comme en écho à la parabole où cette graine se développe jusqu'à devenir "un grand arbre", il a imaginé d'envoyer se planter dans la mer un autre grand arbre, le sycomore, qui se trouve être, et ce n'est surement pas un hasard, un figuier sauvage ! Au figuier de Marc et Matthieu, l'arbre de la connaissance du bien et du mal, qui meurt, en inauguration à la semaine où Jésus va mourir, parce que ce n'est plus la saison de ses fruits, Luc a préféré un figuier qui devient capable de se "planter dans la mer" (Luc parle bien de se planter, pas d'y être jeté), ce qui signifie symboliquement qu'il vit au-delà de la mort (la mer est le symbole de la mort et du néant)...