Anon (avatar)

Anon

alias Xavier Martin-Prével.

Abonné·e de Mediapart

1432 Billets

0 Édition

Billet de blog 10 décembre 2024

Anon (avatar)

Anon

alias Xavier Martin-Prével.

Abonné·e de Mediapart

Comme des moutons

Qu'en pensez-vous ? si un homme a cent moutons et que se perde un seul d'entre eux, ne laissera-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf sur les montagnes ? et ne partira-t-il pas chercher celui qui s'est perdu ?

Anon (avatar)

Anon

alias Xavier Martin-Prével.

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

D'un côté, un mouton qui s'est perdu. De l'autre, un troupeau qui reste bien ensemble, normal quoi, ce sont des moutons... Et puis, un berger, qui n'est ni d'un côté ni de l'autre, a priori. On pourrait même dire que, d'un certain point de vue, ça l'arrange bien que le troupeau se comporte comme un troupeau (de moutons...), reste bien ensemble, comme ça il peut les laisser sur la montagne, et partir tranquille à la recherche de celui qui s'est perdu, il n'y a aucun risque que d'autres du troupeau ne se perdent pendant son absence. Et maintenant, mouton perdu, à nous deux, tu vas voir la déculottée que tu vas te prendre...?

Eh non, ce n'est pas comme ça qu'il est, ce berger. En fait, il est même heureux que ce mouton ait pris son indépendance du troupeau, en voici enfin un qui ne reste pas bêtement à faire ce que font les autres, à dire ce que disent les autres, à penser ce que pensent les autres ; tous interchangeables, ça pourrait être des moutons robots, le résultat serait le même. Non, ce berger, il voudrait pouvoir aimer chacun de ses moutons pour ce qu'il est, lui, tout particulièrement, ce qu'il a qui lui est propre et qu'aucun autre n'a. Ce berger a horreur de tous ces moutons qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, aucune originalité, aucune indépendance, à peine plus que des agneaux, finalement. Des grands benêts, des idiots.

Et dans le lot, enfin un qui a osé, osé s'écarter, osé se mettre en recherche, de qui il est, lui, en lui-même, au-delà de cette image collective de ce qu'est un mouton. Oui, mais, ce faisant, il y a effectivement un risque, un danger, et c'est pour ça que les autres, sans même le savoir, sans même s'en rendre compte, inconsciemment, préfèrent ne surtout pas seulement imaginer qu'ils pourraient faire autre chose que de rester dans le troupeau. Oui, c'est dangereux de se mesurer à cette solitude, qui est pourtant le propre-même de notre condition humaine. C'est dangereux, on peut s'y perdre. Il y a un risque, des risques peut-être, mais le plus grand de tous les risques, en réalité, c'est de ne pas le faire, c'est de choisir ce qu'on croit être la sécurité, mais qui est en vérité la mort.

Ce n'est pas pour rien que nous avons cette spécificité de l'espèce humaine (spécificité au moins par l'ampleur de son développement chez nous) qu'est la conscience de soi. Conscience de soi, conscience d'être distinct de tout le reste de l'univers, y compris des autres membres de mon espèce, face à cette unicité absolue de ma personne, face à ma singularité irréductible, sans qu'il s'agisse que je cherche à tout prix de vouloir l'affirmer "contre" les autres, cela reste aussi un gâchis si, par facilité, paresse d'esprit, faux-semblant de chaleur humaine, je me contente d'épouser leurs opinions, leurs modes, leurs tics, tout ce prêt-à-porter de la pensée et des sentiments et des comportements qui me fera croire que, non, je ne le suis pas, tout seul.

Le berger ne veut pas qu'aucun de ses moutons ne se perde, certes. Il ne s'agit pas, au regard de notre insignifiance à l'échelle de l'univers, ou d'une solitude inimaginable au milieu de la foule, de plonger dans des abîmes de déréliction. Mais il ne veut pas non plus que nous gâchions ce don qu'il nous a fait de la conscience de soi, il veut que nous nous émancipions du groupe, du troupeau, que nous allions à la découverte de notre être vrai, et c'est de là seulement que peut naître entre nous une vraie fraternité, la seule qui ne soit pas frelatée, la seule par laquelle nous pouvons nous reconnaître les uns les autres comme vraiment humains, et non comme des miroirs dans lesquels nous n'admirons que notre propre image.

Illustration 1

    qu'en pensez-vous ?
si un homme a cent moutons
    et que se perde un seul d'entre eux
ne laissera-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf
    sur les montagnes ?
et ne partira-t-il pas
    chercher celui qui s'est perdu ?

et s'il arrive qu'il le trouve
    amen ! je vous dis
    qu'il se réjouit pour lui
plus que pour les quatre-vingt-dix-neuf
    qui ne s'étaient pas perdus

ainsi ce n'est pas la volonté
    de votre père dans les cieux
que périsse un seul de ces petits

(Matthieu 18, 12-14)

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.