Trois histoires comme Benson

Pierre Teilhard de Chardin

Trois histoires comme Benson


Mon ami est mort, celui qui buvait à toute vie comme à une source sainte. Son cœur le brûlait au-dedans. Son corps a disparu dans la Terre, devant Verdun. – Je puis, maintenant, répéter quelques-unes de ses paroles, par lesquelles, un soir, il m’initiait à la vision intense qui illuminait et pacifiait sa vie.

« Vous voulez savoir, me disait-il, comment l’Univers puissant et multiple a pris, pour moi, la figure du Christ ? Cela s’est fait petit à petit ; et des intuitions aussi rénovatrices que celles-là s’analysent difficilement par le langage. Je puis cependant vous raconter quelques-unes des expériences par où le jour, là-dessus, est entré dans mon âme, comme si, par saccades, se levait un rideau… »

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« …À ce moment-là, commença-t-il, j’avais l’esprit occupé d’une question mi-philosophique, mi-esthétique. À supposer, pensais-je, que le Christ daignât paraître ici, devant moi, corporellement, quel serait son aspect ? Quelle serait sa parure ? Quelle serait, surtout, sa manière de s’insérer sensiblement dans la Matière, sa façon de trancher sur les objets d’alentour ?… Et quelque chose me chagrinait et me choquait, confusément, à l’idée que le corps du Christ pût se juxtaposer, dans le décor du Monde, à la foule des corps inférieurs, sans que ceux-ci éprouvassent et reconnussent, par quelque altération perceptible, l’Intensité qui les côtoyait.

Cependant, mon regard s’était arrêté machinalement sur un tableau représentant le Christ, avec son cœur offert aux hommes. Ce tableau était accroché, devant moi, aux murs de l’église où j’étais entré pour prier. – Et, suivant le cours de ma pensée, je ne savais comment il serait possible à un artiste de représenter l’Humanité Sainte de Jésus, sans lui laisser cette fixité trop précise de son Corps qui paraissait l’isoler de tous les autres hommes, sans lui donner cette expression trop individuelle de sa figure, qui, à supposer qu’elle fût belle, l’était d’une manière particulière, excluant toutes les autres beautés…

Donc, je m’interrogeais curieusement sur ces choses et je regardais le tableau quand la vision commença.

(À vrai dire, je ne saurais préciser quand elle commença ; car elle avait déjà une certaine intensité lorsque je pris conscience d’elle…)

Toujours est-il qu’en laissant mon regard errer sur les contours de l’image, je m’aperçus tout à coup qu’ils fondaient : ils fondaient, mais d’une manière particulière, malaisée à exprimer. Quand j’essayais de voir le tracé de la Personne du Christ, il m’apparaissait nettement délimité. Et puis, si je laissais mon effort de vision se relâcher, toute la frange du Christ, les plis de sa robe, le rayonnement de sa chevelure, la fleur de sa chair, passaient pour ainsi dire (bien que sans s’évanouir) dans tout le reste…

On eût dit que la surface de séparation du Christ et du Monde ambiant se muait en une couche vibrante où toutes les limites se confondaient.

– Il me semble que la transformation dut affecter d’abord un point, sur la bordure du portrait ; et que, de là, elle procéda en gagnant tout le long du contour. C’est au moins suivant cet ordre que j’en pris conscience. À partir de ce moment-là, du reste, la métamorphose s’étendit rapidement, et atteignit toutes choses.

D’abord, je m’aperçus que l’atmosphère vibrante dont s’auréolait le Christ n’était pas confinée dans une petite épaisseur autour de Lui, mais s’irradiait à l’infini. Il y passait, de temps en temps, comme des trainées de phosphorescences, trahissant un jaillissement continu jusqu’aux sphères extrêmes de la Matière, – dessinant une sorte de plexus sanguin ou de réseau nerveux courant à travers toute Vie.

L’Univers entier vibrait ! et cependant, quand j’essayais de regarder des objets un à un, je les retrouvais toujours aussi nettement dessinés dans leur individualité préservée.

Tout ce mouvement paraissait émaner du Christ, de son Cœur surtout. – C’est pendant que j’essayais de remonter à la source de l’effluve, et d’en saisir le rythme que, mon attention revenant au portrait lui-même, je vis la vision monter rapidement à son paroxysme.

…Je m’aperçois que j’ai oublié de vous parler des vêtements du Christ. Ils étaient lumineux, ainsi que nous lisons dans le récit de la Transfiguration. Mais, ce qui me frappa surtout, ce fut de remarquer qu’ils n’étaient pas artificiellement tissés – à moins que la main des anges ne soit celle de la Nature. Ce n’étaient point des fibres grossièrement filées qui en composaient la trame… Mais la matière, une fleur de la matière, s’était tressée spontanément elle-même, jusqu’au plus intime de sa substance, comme un lin merveilleux. Et je croyais en voir, indéfiniment courir les mailles, harmonieusement combinées dans un dessin naturel qui les affectait jusqu’au fond d’elles-mêmes.

Mais, pour ce vêtement merveilleusement tissé par la coopération continue de toutes les énergies et de tout l’ordre de la matière, je n’eus, vous le comprenez, qu’un regard distrait. C’est le Visage transfiguré du Maître qui attirait et captivait toute mon attention.

Vous avez vu souvent, la nuit, certaines étoiles changer leur lumière, tantôt perles de sang, tantôt violettes étincelles de velours. Vous avez vu, aussi, courir les teintes sur une bulle transparente…

Ainsi, dans un chatoiement inexprimable, brillaient sur l’immuable physionomie de Jésus, les lumières de toutes nos beautés. Je ne saurais dire si c’était au gré de mes désirs ou suivant le bon plaisir de Celui qui réglait et connaissait mes désirs. Ce qui est sûr, c’est que ces innombrables nuances de majesté, de suavité, d’attrait irrésistible, se succédaient, se transformaient, se fondaient les unes dans les autres, suivant une harmonie qui m’assouvissait pleinement…

Et toujours, derrière cette surface mouvante, la supportant, la concentrant aussi dans une unité supérieure, flottait l’incommunicable beauté du Christ… Encore, cette Beauté-là, je la devinais plus que je ne la percevais : car, chaque fois que j’essayais de percer la nappe des beautés inférieures qui me la cachaient, d’autres beautés particulières et fragmentaires s’élevaient, qui me voilaient la Vraie, tout en me la faisant prévoir et désirer.

Tout le visage rayonnait ainsi, suivant cette loi. Mais le centre du rayonnement et du chatoiement était caché dans les yeux du portrait transfiguré…

Sur la profondeur somptueuse de ces yeux passait, en teintes d’iris, le reflet (à moins que ce ne fût la forme créatrice, l’Idée) de tout ce qui charme, de tout ce qui vit… Et la simplicité lumineuse de leur feu se résolvait, sous mon effort pour la dominer, en une inexhaustible complexité, dans laquelle étaient réunis tous les regards où se soit jamais réchauffé et miré un cœur humain. – Ces yeux, par exemple, si doux et attendris d’abord que je croyais ma mère devant moi, devenaient, l’instant d’après, passionnés et subjuguants comme ceux d’une femme – si impérieusement purs, en même temps, que, sous leur domination, le sentiment eût été physiquement incapable de s’égarer. Et puis, alors, une grande et virile majesté les emplissait à son tour, analogue à celle qui se lit dans les yeux d’un homme très courageux, très raffiné, ou très fort, incomparablement plus hautaine cependant et plus délicieusement subie.

Ce scintillement de beautés était si total, si enveloppant, si rapide aussi, que mon être, atteint et pénétré dans toutes ses puissances à la fois, vibrait jusqu’à la moelle de lui-même, dans une note d’épanouissement et de bonheur rigoureusement unique.

Or, pendant que je plongeais ardemment mon regard dans les prunelles du Christ, devenues un abîme de vie fascinante et embrasée, voici que, du fond de ces mêmes yeux, je vis monter comme une nuée, qui estompait et noyait la variété que je viens de vous décrire. Une expression extraordinaire et intense s’étendait peu à peu sur les diverses nuances du regard divin, les imprégnant d’abord, puis les absorbant…

Et je restai confondu.

Car, cette expression finale, qui avait tout dominé, tout résumé, je ne pouvais la déchiffrer. Il m’était impossible de dire si elle trahissait une indicible agonie ou un excès de joie triomphante ! – Je sais seulement que, depuis lors, dans le regard d’un soldat mourant il me semble l’avoir entrevue de nouveau.

Instantanément, mes yeux se voilèrent de larmes. Mais quand je pus regarder de nouveau, le tableau du Christ, dans l’église, avait repris son contour trop précis et ses traits figés. »

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Ayant terminé ce récit, mon ami demeura quelque temps silencieux et pensif, les mains jointes sur ses genoux croisés, dans l’attitude qui lui était familière. Le jour baissait. Je pressai un bouton et la lumière jaillit dans la lampe, fort jolie, qui éclairait mon bureau. Le pied et l’abat-jour de cette lampe étaient faits d’un verre diaphane, couleur de laminaire, et des ampoules y étaient si ingénieusement renfermées que la masse entière du cristal, et les sujets qui la décoraient, se trouvaient intérieurement illuminés.

Mon ami tressaillit. Et j’observai que son regard demeurait fixé sur la lampe, comme pour y puiser ses souvenirs, pendant qu’il reprenait, comme il suit, la série de ses confidences.

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« Une autre fois – c’était encore dans une église – je venais de m’agenouiller devant le Saint Sacrement, exposé sur l’autel, dans un ostensoir, – lorsque j’expérimentai une impression bien curieuse.

Vous avez certainement remarqué, n’est-ce pas, l’illusion d’optique qui fait en apparence se dilater et grossir une tache claire sur un fond noir ? – En regardant l’hostie dont la forme blanche tranchait, malgré l’autel illuminé, sur l’obscurité du chœur, j’éprouvai quelque chose de semblable (tout au moins pour commencer ; car ensuite, vous le verrez, le phénomène prit une ampleur dont aucune analogie physique ne peut bien donner l’idée…)

J’eus donc, en fixant l’hostie, l’impression que sa surface allait en s’étalant, comme une tache d’huile, mais beaucoup plus vite et plus lumineusement, bien entendu. Au début, j’étais seul, croyais-je, à m’apercevoir du changement ; et il me semblait que le progrès se faisait sans éveiller aucun désir, ni rencontrer aucun obstacle.

Mais peu à peu, à mesure que la sphère blanche grandissait dans l’espace jusqu’à devenir proche de moi, j’entendis un murmure, un bruissement innombrable, – comme lorsque la marée montante étend sa lame d’argent sur le monde des algues qui se dilate et frémit à son approche, – ou bien comme crépite la bruyère, lorsque le feu gagne dans la lande…

Ainsi, au milieu d’un grand soupir, qui faisait penser à un éveil et à une plainte, le flux de blancheur m’enveloppait, me dépassait, envahissait toutes choses. Et toute chose, noyée en lui, gardait sa figure propre, son mouvement autonome : parce que la blancheur n’effaçait les traits de rien, n’altérait aucune nature, mais pénétrait les objets au plus intime, plus profond même que leur vie. C’était comme si une clarté laiteuse illuminât l’Univers par le dedans. Tout paraissait forme d’une même sorte de chair translucide.

…Tenez, tout à l’heure, quand vous avez allumé la lampe, et que sa matière obscure est devenue claire et fluorescente, j’ai pensé au Monde tel qu’il m’apparut alors. Et c’est même cette association d’images qui m’a donné l’idée de vous dire ce que je vous raconte en ce moment.

– Donc, par l’expansion mystérieuse de l’hostie, le Monde était devenu incandescent, – pareil, dans sa totalité, à une seule grande Hostie. Et on eût dit que sous l’influence de la lumière intérieure qui le pénétrait, ses fibres se tendissent jusqu’à se briser, leurs énergies étant bandées à l’extrême. Et je croyais déjà que le Cosmos avait, dans cet épanouissement de ses activités, atteint sa plénitude, lorsque je remarquai un travail beaucoup plus fondamental qui s’accomplissait en lui.

D’instant en instant, des gouttes étincelantes de pur métal se formaient à la surface intérieure des êtres, et tombaient dans le foyer de la lumière profonde, où elles se perdaient ; – et, en même temps, un peu de scorie se volatilisait. – Une transformation se poursuivait dans le domaine de l’amour, dilatant, purifiant, captant toute la puissance d’aimer contenue dans l’Univers.

Je pouvais m’en rendre compte d’autant mieux que sa vertu opérait en moi aussi bien que dans le reste : la lueur blanche était active ! la blancheur consumait toutes choses par le dedans ! – Elle ne s’était insinuée, par les voies de la Matière, jusqu’à l’intime des cœurs, – elle ne les avait dilatés jusqu’à les rompre, que pour résorber en soi la substance de leurs affections et de leurs passions. Et maintenant qu’elle avait mordu en eux, elle ramenait invinciblement, vers son centre, ses nappes, chargées du plus pur miel de tous les amours.

Effectivement, après avoir tout vivifié, tout épuré, l’Hostie immense, maintenant, se contractait lentement ; et les trésors qu’elle ramenait en soi se pressaient délicieusement dans sa vivante lumière.

…Lorsque descend le flot, ou retombe la flamme, des flaques brillantes, des taches de feu, marquent l’aire envahie momentanément par la mer ou l’incendie. –À mesure, aussi, que l’Hostie se refermait sur soi, comme une fleur clôt son calice, certains éléments réfractaires de l’Univers demeuraient derrière elle, dans les ténèbres extérieures. Quelque chose les éclairait encore : mais c’était une âme de lumière pervertie, corrosive et vénéneuse. Ces éléments rebelles brûlaient comme des torches ou rougeoyaient comme des braises.

J’entendis alors qu’on chantait l’ “ Ave Verum ”.

…L’Hostie blanche était renfermée dans l’ostensoir d’or. Autour d’elle, piquant l’obscurité, des cierges se consumaient ; et les lampes du sanctuaire jetaient, çà et là, leur éclat de pourpre. »

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Pendant que parlait mon ami, mon cœur était tout brûlant, et mon esprit s’éveillait à une vue supérieure des choses. Confusément, je distinguais que la multitude des évolutions qui nous paraissent diviser le monde est, au fond, l’accomplissement d’un seul grand mystère ; et cette lueur entrevue faisait tressaillir, je ne sais pourquoi, les profondeurs de mon âme. Mais, trop habitué à séparer les plans et les catégories, je me perdais dans le spectacle, encore nouveau pour mon esprit novice, d’un Cosmos où le Divin, l’Esprit et la Matière mêlaient si intimement leurs dimensions.

Voyant que j’attendais anxieusement, mon ami continua : « …La dernière histoire que je veux dire est celle d’une expérience par où j’ai tout dernièrement passé. Cette fois-ci, vous allez voir, il ne s’agit plus, à proprement parler, d’une vision, – mais d’une impression plus générale, dont mon être entier s’est trouvé, et demeure encore, affecté.

Voici.

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À cette époque-là, mon régiment était en ligne sur le plateau d’Avocourt. La période des attaques allemandes contre Verdun n’était pas encore close, et la lutte continuait à être dure sur ce côté de la Meuse. Aussi, comme beaucoup de prêtres le font durant les jours de bataille, je portais sur moi les Saintes Espèces, dans une petite custode en forme de montre.

Un matin, le calme étant à peu près complet dans les tranchées, je me retirai dans mon gourbi ; et là, en une sorte de méditation, ma pensée se reporta fort naturellement sur le trésor que je portais à peine séparé de ma poitrine par une mince enveloppe de vermeil. Bien souvent, déjà, je m’étais réjoui et nourri de cette divine Présence.

Cette fois, un sentiment nouveau se fit jour en moi, qui domina bientôt toute autre préoccupation de recueillement et d’adoration. Je réalisai soudain tout ce qu’il y avait d’extraordinaire et de décevant à tenir si près de soi la Richesse du Monde et la Source de la Vie, sans pouvoir les posséder intérieurement, sans parvenir à les pénétrer, ni à les assimiler. Comment se pouvait-il que le Christ fût à la fois si proche de mon cœur et si distant ? – si uni à mon corps, et si distant de mon âme ?

J’avais l’impression qu’une insaisissable et invincible barrière me séparait de Celui que je ne pouvais pourtant toucher davantage, puisque je le serrais entre mes mains… Je m’irritais de tenir mon Bonheur dans une coupe scellée. Je me faisais l’effet d’une abeille qui bourdonne autour d’un vase plein de nectar, mais soigneusement fermé. – Et je pressais nerveusement la custode contre moi-même, comme si cet effort instinctif eût pu faire un peu plus passer le Christ en moi.

Finalement, n’y tenant plus, l’heure étant du reste venue où, au repos, j’avais coutume de célébrer, j’ouvris la custode et je me communiai.

…Or, il me parut que, tout au fond de moi-même, le pain que je venais de consommer, bien que devenu la chair de ma chair, était encore en dehors de moi

J’appelai alors à mon aide toute ma puissance de recueillement. Je concentrai sur la divine parcelle le silence et l’amour croissants de mes facultés. – Je me fis humble sans limites, docile, souple comme un enfant, pour ne contrarier en rien les moindres désirs de l’Hôte céleste, et me rendre impossible à distinguer de Lui, tellement je ne ferais qu’un, par l’obéissance, avec les membres que commandait son âme. – Je purifiai sans relâche mon cœur, de façon à rendre mon intérieur plus transparent sans cesse à la Lumière que j’abritais en moi.

Vains et bienheureux efforts !

Toujours l’Hostie était en avant de moi, plus loin dans la concentration et l’épanouissement des désirs, plus loin dans la perméabilité de l’être aux divines influences, plus loin dans la limpidité des affections… Par le reploiement et l’épuration continuelle de mon être, j’avançais indéfiniment en Elle, comme une pierre coule dans un abîme, mais sans parvenir à en toucher le fond. Si mince que fût l’Hostie, je me perdais en Elle, sans parvenir à la saisir ni à coïncider avec Elle. Son centre fuyait en m’attirant !

Puisque je ne pouvais épuiser la profondeur de l’Hostie, je songeai à l’étreindre, du moins, par toute la surface d’Elle-même. N’était-elle pas bien unie et fort petite ? Je cherchai donc à coïncider avec Elle par le dehors, à en épouser exactement tous les contours…

Un nouvel infini m’attendait là ; qui déjoua mon espérance.

Lorsque je voulus envelopper la Sainte Parcelle dans mon amour, si jalousement que j’adhérais à Elle sans perdre de son contact précieux la dimension d’un atome, il advint en effet qu’Elle se différencia et se compliqua indéfiniment sous mon effort. À mesure que je pensais l’enserrer, ce n’était point Elle que je tenais, mais quelqu’une des mille créatures au sein desquelles est prise notre vie : une souffrance, une joie, un travail, un frère à aimer ou à consoler…

Ainsi, au fond de mon cœur, par une substitution merveilleuse, l’Hostie se dérobait par sa surface, et me laissait aux prises avec tout l’Univers, reconstitué d’Elle-même, tiré de ses Apparences…

– Je passe sur l’impression d’enthousiasme que me causa cette révélation de l’Univers placé entre le Christ et moi comme une magnifique proie.

Pour en revenir à l’impression spéciale d’ “ extériorité ” qui avait amorcé la vision, je vous dirai seulement que je compris alors quelle invisible barrière s’étendait entre la custode et moi. De l’Hostie que je tenais entre mes doigts j’étais séparé par toute l’épaisseur et la surface des années qu’il me reste à vivre et à diviniser. »

Ici mon ami hésita un peu. Puis il ajouta :

« Je ne sais pourquoi. J’ai l’impression, depuis quelque temps, lorsque je tiens une Hostie, qu’il n’y a plus, entre elle et moi, qu’une pellicule à peine formée… »

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« J’avais toujours eu, poursuivit-il, une âme naturellement “ panthéiste ”. J’en éprouvais les aspirations invincibles, natives ; mais sans oser les utiliser librement, parce que je ne savais pas les concilier avec ma foi. Depuis ces expériences diverses (et d’autres encore), je puis dire que j’ai trouvé, pour mon existence, l’intérêt inépuisé, et l’inaltérable paix.

Je vis au sein d’un Élément unique, Centre et Détail de tout, Amour personnel et Puissance cosmique.

Pour l’atteindre et me fondre en Lui, j’ai l’Univers tout entier devant moi, avec ses nobles luttes, avec ses passionnantes recherches, avec ses myriades d’âmes à perfectionner et à guérir. En plein labeur humain, je puis et je dois me jeter à perdre haleine. Plus j’en prendrai ma part, plus je pèserai sur toute la surface du Réel, plus aussi j’atteindrai le Christ et je me serrerai contre Lui.

Dieu, l’Être éternel en Soi, est partout, pourrait-on dire, en formation pour nous.

Et Dieu aussi, est le Cœur de tout. Si bien que le vaste décor de l’Univers peut sombrer, ou se dessécher, ou m’être enlevé par la mort, sans que diminue ma joie. Dissipée la poussière qui s’animait d’un halo d’énergie et de gloire, la Réalité substantielle demeurerait intacte, où toute perfection est contenue et possédée incorruptiblement. Les rayons se reploieraient dans leur Source : et, là, je les tiendrais encore tous embrassés.

Voilà pourquoi la Guerre elle-même ne me déconcerte pas. Dans quelques jours, nous allons être lancés pour reprendre Douaumont, – geste grandiose, et presque fantastique, par qui sera marquée et symbolisée une avance définitive du Monde dans la Libération des âmes. – Je vous le dis. Je vais aller à cette affaire religieusement, de toute mon âme, porté par un seul grand élan dans lequel je suis incapable de distinguer où finit la passion humaine, où commence l’adoration.

…Et, si je ne dois pas redescendre de là-haut, je voudrais que mon corps restât pétri dans l’argile des forts, comme un ciment vivant jeté par Dieu entre les pierres de la Cité Nouvelle. »

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Ainsi me parla, un soir d’octobre, mon ami très aimé – celui dont l’âme communiait instinctivement à la Vie unique des choses, et dont le corps repose maintenant, ainsi qu’il le désirait, quelque part autour de Thiaumont, en terre sauvage.

Écrit avant l’affaire de Douaumont
(Nant-le-Grand. – 14 octobre 1916.)

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