Dans "La nuit de feu" parue en 2015, Éric-Emmanuel Schmitt parle de l'expérience — qu'il faut bien qualifier de mystique — qu'il a vécue en 1989, à une époque où il hésitait encore sur ce qu'il voulait faire de sa vie : se consacrer au théâtre, ou au roman, ou prolonger ses études de philosophie par une carrière universitaire. De telles expériences, tout en étant loin d'être banales, n'ont rien d'exceptionnel pour autant. Peut-être même sont-elles de plus en plus courantes, à moins que ce ne soit l'accroissement de nos moyens de communications qui en donne l'impression.
Tout au long des âges, des personnes ont témoigné de tels vécus, lesquels d'ailleurs peuvent être de formes assez diverses. On pourrait par exemple déjà distinguer entre les expériences de type ponctuel, comme celle d'Éric-Emmanuel, et celles qui sont plus de l'ordre du continu, peut-être plus rares, à moins que ce ne soit le fait de leur continuité qui les rendent plus difficiles à communiquer, ou moins spectaculaires. Quoi qu'il en soit, ces expériences transforment ceux qui en bénéficient, au point qu'ils n'hésitent pas à dire qu'elles ont été pour eux comme une seconde naissance : ils sont nés deux fois.
On peut évidemment dénigrer de tels vécus, affirmer que c'est la personne elle-même — ou son psychisme, ou son cerveau pour ceux qui croient que c'est le cerveau qui fabrique notre psychisme — qui a tiré toute seule toute l'expérience du néant, et on parlera dans ce cas, avec un dédain certain, d'hallucination. Peut-être. Peut-être n'est-ce pas tout à fait faux. Mais même si... comment ne s'émerveillerait-on pas alors devant de telles capacités, dont nous serions tous potentiellement aptes à bénéficier. Où serait le mal à se faire du bien, en somme, dans la mesure bien sûr où cela ne fait de tort à personne alentour.
Il y a quand même deux bémols. Le premiers concerne précisément cette question du tort que peut causer à d'autres la personne qui a pu bénéficier de ce genre d'expérience, si et lorsque elle en conclut qu'elle est donc par là au-dessus de la condition humaine. En clair, si elle se met à péter plus haut que son cul, et à se prétendre porteuse d'un message de Dieu, ou de quelque autre entité quelle qu'elle soit, à destination du reste de l'humanité... Voyez du côté des gurus de tout acabit. Et il peut effectivement être difficile d'échapper à cette tentation lorsqu'on a eu cette chance qui, au moins pour l'instant, ne semble pas encore accordée à tout le monde...:(
Et c'est là le second bémol : certains (beaucoup ?), loin de dénigrer la réalité de ces expériences, aimeraient au contraire pouvoir les faire. Or, même si on pouvait demain les provoquer "scientifiquement" et de manière contrôlée, cela ne serait alors qu'une addiction de plus à l'arsenal déjà bien trop fourni de toutes nos addictions, des plus évidentes aux plus inconscientes. C'est (malheureusement ?) ainsi. Il y en a, comme Éric-Emmanuel, sur qui ça tombe sans qu'ils l'aient vraiment cherché, apparemment. Il y en a qui, au contraire, y ont consacré le maximum de leur temps et de leur énergie, et parmi ceux-là, certains sont comblés — et dans ce cas c'est au-delà de ce qu'ils s'imaginaient —, et d'autres n'auront, apparemment aussi, rien.
Quant à sept petits pains pour nourrir quatre mille personnes ? Si on ne veut pas croire que ce soit possible, on peut toujours penser à un hypnotiseur particulièrement doué, dans la mesure où le résultat est le même. Pour ma part, je suis chaque fois surpris comme, en fait, rien n'est dit dans le récit : Jésus partage les pains, les donne à ses disciples, qui les donnent à la foule. On ne sait pas quand les pains se multiplieraient, cela semble évident, il n'y a que de l'ordinaire dans tout ça. Parce que ce n'est pas là le plus important ?
Agrandissement : Illustration 1
En ces jours-là il y a de nouveau une foule nombreuse,
et ils n'ont pas de quoi manger.
Il appelle à lui les disciples et leur dit :
« Je suis remué jusqu'aux entrailles pour la foule :
déjà trois jours qu'ils restent auprès de moi !
Et ils n'ont pas de quoi manger.
Si je les renvoie à jeun dans leur logis,
ils défailleront sur le chemin :
et certains d'entre eux sont venus de loin ! »
Ses disciples lui répondent :
« Comment ? Qui pourra ici les rassasier de pain,
sur un désert ? »
Il les questionne :
« Combien avez-vous de pains ? »
Ils disent :
« Sept... »
Il enjoint à la foule de s'allonger sur la terre.
Il prend les sept pains.
Il rend grâce, partage
et donne à ses disciples pour servir,
et ils servent à la foule.
Ils ont aussi un peu de petits poissons :
il les bénit et dit de les servir aussi.
Ils mangent et se rassasient.
Ils enlèvent les parts en surplus :
sept paniers !
Or, ils sont quelque quatre mille.
Il les renvoie.
Aussitôt, il monte dans la barque, avec ses disciples,
et vient du côté de Dalmanoutha.
(Marc 8, 1-10)