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Billet de blog 11 mars 2025

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Délivre-nous du mal

En priant, ne parlez pas en vain comme les païens ! ils croient que c'est par la quantité de leur parole qu'ils seront entendus ! ne soyez donc pas comme eux, car il sait votre père ce dont vous avez besoin avant que vous lui demandiez.

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Un passage encore plus connu que le jugement dernier d'hier ? qui n'a pas entendu parler du "Notre Père", de cette prière par excellence des chrétiens ? La version que nous avons ici est celle de Matthieu, et c'est celle qui est utilisée communautairement, et par suite aussi individuellement, ne serait-ce que parce que c'est la seule qu'on ait apprise. Luc (11, 2-4), cependant, nous en donne une version un peu plus simple et épurée, et il est généralement considéré que sa version serait la plus proche de ce que Jésus a pu donner à l'origine, la version plus élaborée de Matthieu résultant d'une volonté de stylisation et d'esthétique pour son usage liturgique, ce que trahit déjà l'adresse initiale avec le "notre" de "Notre Père !", qui dit bien qu'on n'est pas seul à s'adresser à Dieu, alors que Luc a seulement "Père !"

Dans les petites différences entre les deux versions, Luc n'a pas non plus "soit accomplie ta volonté !", et on peut effectivement se demander ce qu'apporte cette demande par rapport à "vienne ton règne !" : de quel genre de règne peut-on parler si les sujets ne se conforment pas aux volontés du suzerain ? "Sanctifié soit ton nom !" ne dit pas la même chose : ceci signifie qu'il y ait au moins un minimum de respect pour Dieu, sans que cela n'engage à entrer en relation avec lui ; c'est une toute première étape, comme un préalable nécessaire. À l'époque de Jésus, cela signifiait sans doute un peu plus que cela : le nom de Dieu, le nom du "Père", c'était YHWH, et peut-être y avait-il dans cette demande un peu de concurrence avec les autres "dieux", les autres conceptions à son sujet que celle promue par le judaïsme, et par la suite par le christianisme.

Mais de nos jours, je ne crois pas qu'on puisse encore en rester à ce genre de revendications, si on est sincèrement à sa recherche, notamment en prenant en compte que nous sommes dans un monde partagé entre, d'une part l'incroyance, et d'autre part les guerres de religions. Entre croyants, on a le droit et même le devoir de nous interroger les uns les autres sur nos croyances, mais pas pour établir la supériorité de nos propres conceptions, mais au contraire pour nous enrichir de celles des autres ; c'est cette certitude a priori que notre religion est la plus sure (alors que ceci n'a d'autre fondement que c'est seulement celle que nous avons reçue et non celle du voisin...), qui ne peut que mener au mépris des autres, y compris jusqu'à la violence contre eux.

Autre différence chez Luc : il n'a pas non plus "comme au ciel ainsi sur terre", mais c'est secondaire ; il est évident que, au ciel, le nom de Dieu est sanctifié, son règne est inébranlablement établi et sa volonté accomplie, par conséquent ces demandes n'ont implicitement de sens que pour qu'il en soit de même sur terre. Plus révélatrice est la dernière différence : Luc n'a pas "libère-nous du mal" (du mal, ou du mauvais, ou du méchant), et on peut effectivement s'interroger sur cette demande, mais cela suppose d'abord de bien comprendre ce qui la précède, et qui depuis longtemps sinon de tout temps pose des problèmes : "ne nous mets pas à l'épreuve".

Chaque nouvelle mouture de la version liturgique du "Notre Père" modifie en effet la traduction retenue pour cette demande. On y parle en général de "tentation", et on a "ne nous laisse pas entrer en tentation", "ne nous induis pas en tentation", "ne nous soumets pas à la tentation", "ne nous laisse pas succomber à la tentation", et je dois en oublier certainement encore de nombreuses autres, preuve qu'on n'arrive pas à la faire cadrer avec la représentation qu'on se fait de Dieu. Et il est bien possible que ce soit de fait ...impossible. Car cette idée que Dieu pourrait volontairement nous tendre des pièges pour "éprouver" la profondeur de notre foi, si elle se trouve bien dans la Bible et fait partie de la représentation hébraïque de YHWH, ne semble plus compatible avec le Père dont Jésus a témoigné.

Il y a des situations où nous nous trouvons mis à l'épreuve, où nous pouvons être tentés de biaiser avec nous-mêmes, mais de telles situations n'ont certainement pas été voulues par Dieu, et c'est sans doute ce que la version de Matthieu a voulu plus ou moins corriger en ajoutant ce "libère-nous du mal" ; mais est-ce vraiment plus raisonnable ? un monde où nous ne pourrions jamais faire d'erreurs serait-il souhaitable, alors que cela signifierait un monde où nous n'aurions jamais aucun choix à faire, un monde où tout serait réglé à l'avance, un monde purement mécanique, sans âme, sans beauté, sans liberté, sans conscience.

Illustration 1

et en priant ne parlez pas en vain comme les païens !
    en effet ils croient que c'est par la quantité de leur parole
    qu'ils seront entendus
ne soyez donc pas comme eux !
    car il sait votre père ce dont vous avez besoin
    avant que vous lui demandiez
vous donc priez ainsi !

notre père dans les cieux
    sanctifié soit ton nom !
    vienne ton règne !
    soit accomplie ta volonté !
comme au ciel ainsi sur terre
notre pain de demain
    donne-nous aujourd'hui !
et remets-nous nos dettes !
    comme nous aussi remettons à nos débiteurs
et ne nous mets pas à l'épreuve
    mais libère-nous du mal !
    
en effet si vous remettez aux hommes leurs erreurs
    il vous remettra à vous aussi votre père du ciel
mais si vous ne remettez pas aux hommes
    votre père non plus ne remettra pas vos erreurs

(Matthieu 6, 7-15)

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