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Billet de blog 11 avril 2025

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Une fusion sans confusion

Il s'agit sans doute ici du summum de la théologie de l'évangile de Jean, le passage où il tente de définir le plus précisément possible comment il comprend les rapports et liens de Jésus avec Dieu : identiques ? distincts ?

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Jésus vient de faire cette affirmation, dont il est parfaitement légitime qu'elle puisse a priori choquer ses interlocuteurs : « moi et le père sommes un » ! et c'est ce qu'ils lui reprochent, qu'en affirmant ainsi, plus encore que son union avec celui qu'il appelle le père — autrement dit Dieu —, ce qui apparaît être comme leur unicité, il semble bien qu'il fait ce qu'ils lui reprochent, à savoir de s'identifier à Dieu. Le texte de l'évangile pose cependant plusieurs difficultés.

En premier, la formule exacte de leur reproche est "toi étant un homme tu te fais un dieu", et non pas "tu te fais Dieu". Cela peut sembler un détail, et pourtant toute la réponse de Jésus va jouer sur cette différence, puisqu'il cite alors immédiatement ce verset d'un psaume (82(81), 6) : "j'ai dit : vous êtes des dieux", où Dieu est censé s'adresser au moins aux hébreux, sinon à tous les hommes. Si c'est Dieu (YHWH) lui-même qui l'a dit, comment reprocherait-on à Jésus de se faire lui-même un dieu ? Or, ses interlocuteurs connaissent certainement ce psaume, on peut donc se demander si on n'a pas affaire ici à une mauvaise traduction en grec du dialogue tel qu'il a pu se dérouler (même hypothétiquement) en hébreu ou en araméen.

Quoi qu'il en soit, si le vrai reproche était de s'être fait ou pas "Dieu" (et non "un dieu"), il faut de toutes façons examiner de plus près cette affirmation qui semble y avoir mené : "moi et le père sommes un". On notera déjà que deux personnes sont nommées : "moi" et "le père" ; ce sont en première approche deux entités distinctes, séparées. Mais il est vrai que vient ensuite qu'elles sont dites être "un", ce qui semble bien les confondre, et quelque peu annihiler cette distinction entre elles. Si ce n'est qu'il y a un détail qu'il nous est impossible de rendre en français mais qui est essentiel en grec, lequel comporte trois genres (masculin, féminin, et neutre) : le mot "un" est ici au neutre. Or, tant Jésus que Dieu, sont des masculins, si bien que si ce "un" avait voulu traduire leur unité absolue, leur unicité, leur fusion totale, il aurait dû être au masculin lui aussi, et non au neutre.

En somme, ce "un" au neutre, parle bien, évidemment, d'une certaine forme d'unité entre ces deux-là, mais tout en maintenant quand même une sorte de distinction entre eux, même dans cette unité, ce qui renforce alors le fait qu'ils soient aussi mentionnés séparément par les deux mots "moi" et "le père". Faut-il comprendre que cette unité les affecte l'un comme l'autre, qu'il y a plus dans leur union que la seule somme de leurs propriétés respectives ? ce qui, puisque l'un est un homme et l'autre Dieu, signifierait que le composant homme de cet attelage apporterait quelque chose au composant Dieu, l'enrichirait, le transformerait, le muterait, ou pour le moins le ferait bénéficier comme d'une sorte de maturité qu'il ne pourrait pas atteindre autrement ? Cela peut sembler particulièrement audacieux d'envisager les choses ainsi, mais...

Une autre interprétation est alors celle du dogme chrétien des deux natures en Jésus-Christ, sa nature humaine et sa nature divine, ce dogme affirmant que ces deux natures sont à la fois distinctes et unies, sans séparation mais sans confusion non plus, ce qui implique notamment que l'homme dispose toujours, a toujours disposé, disposera toujours, de son entier libre arbitre, et avec obligation d'en faire usage, que toutes ses actions il les a faites en tant qu'homme en toute liberté, sans savoir si elles étaient conformes ou non aux choix souhaités par le dieu, du moins sans le savoir avec certitude, car sinon cela n'aurait plus été des choix libres.

À côté de cela, le fait qu'il ait pu s'affirmer être un fils de Dieu devient alors relativement anecdotique... Tous les juifs se considèrent comme des fils de Dieu, au moins en tant qu'appartenant au peuple élu, ce qui est alors une sorte de filiation collective. Parmi eux, cependant, certains (les prophètes, les rois) sont considérés comme des fils de Dieu plus spécifiquement, individuellement pourrait-on dire, voire qualifiés même de fils "bien-aimés". Le reproche de s'être dit lui-même fils de Dieu dans ce dernier sens serait alors un reproche de s'être auto-proclamé prophète ; un tel reproche serait alors plutôt un honneur pour lui, tant Israël au cours des siècles a à peu près systématiquement contesté la légitimité des prophètes que YHWH lui envoyait pour au contraire s’aliéner aux premiers faux prophètes venus...

Illustration 1

    « ...moi et le père sommes un »

les Judéens apportèrent de nouveau des pierres pour le lapider
    Jésus leur répondit
« je vous ai montré de nombreuses œuvres bonnes
    de la part du Père
pour laquelle de ces œuvres me lapidez-vous ? »
    les Judéens lui répondirent
« nous ne te lapidons pas pour une œuvre bonne
    mais pour blasphème
car toi étant un homme tu te fais un dieu »
    Jésus leur répondit

« n'est-il pas écrit dans votre torah
    "j'ai dit vous êtes des dieux" ?
si elle a appelé dieux
    ceux à qui est venue la parole de Dieu
    – et l'Écriture ne peut être révoquée –
celui que le Père a sanctifié et envoyé dans le monde
vous lui dites vous
    "tu blasphèmes !"
parce que j'ai dit
    "je suis un fils de Dieu"

si je ne fais pas les œuvres de mon Père
    ne croyez pas en moi !
mais si je les fais
    même si vous ne croyez pas en moi croyez aux œuvres !
afin que vous sachiez et compreniez
    que le Père est en moi et moi dans le Père »

alors ils cherchaient de nouveau à se saisir de lui
    mais il s'est échappé de leurs mains
et il s'en est allé de nouveau au-delà du Jourdain
    à l'endroit où Jean était d'abord à baptiser
et il demeura là
    et beaucoup vinrent à lui et disaient
« certes Jean n'a fait aucun signe
mais tout ce qu'a dit Jean au sujet de celui-ci était vrai »
    et là beaucoup crurent en lui

(Jean 10, 30-42)

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