Billet original : Au tribunal
« Or maintenant je vais vers celui qui m'a donné mission et aucun de vous ne me questionne : Où vas-tu ? Mais parce que je vous ai parlé ainsi, la tristesse remplit votre cœur.
« Mais je vous dis la vérité : il est de votre intérêt que moi je m'en aille. Car si je ne m'en vais pas, le Paraclet ne viendra pas à vous. Si je vais, je lui donnerai mission auprès de vous.
« En venant, il confondra le monde à propos de péché, et de justice, et de jugement. À propos de péché, car ils ne croient pas en moi. À propos de justice, car vers le Père je vais et plus ne me voyez. À propos de jugement, car le chef de ce monde est jugé. »
Jean 16, 5-11
On a d'abord l'impression d'une mauvaise blague. Il n'y a pas longtemps (14, 5), Thomas s'est justement exclamé : "Seigneur, nous ne savons pas où tu vas !". Mais c'est quand même vrai que le principal souci des disciples a sans doute plus été celui de leur sort à eux que de celui de Jésus. C'est vraisemblablement ce que veut dire cette première phrase. Nous sommes donc dans une sorte de mini-récapitulation : Jésus va partir, les disciples s'en sentent accablés, mais il leur rappelle que le résultat sera quand même bon pour eux, puisqu'ils vont recevoir l'Esprit. Il est affirmé ici qu'il fallait que Jésus parte pour que l'Esprit puisse venir ; nous en avons déjà parlé, ceci est plutôt la lecture qui a été faite des événements après coup, c'est ainsi que les choses se sont passées, mais il n'y avait à priori pas de nécessité intrinsèque à ce qu'elles se passent ainsi.
Cet Esprit, dans ce passage, est nommé "paraclet". C'est normalement un nom commun, mais, s'il est resté dans le langage religieux comme un nom propre, c'est parce que sa signification peut donner lieu à plusieurs interprétations. Au départ, un paraclet est quelqu'un qu'on "appelle à ses côtés" (para = à côté, kaleo = appeler) pour être aidé. D'où une première série de traductions qui parlent du "consolateur", de celui qui apporte le réconfort, le soutien. Cette traduction va bien dans le sens du texte qui précède, puisqu'effectivement la venue de l'Esprit va agir comme une sacrée consolation pour les disciples, et les soutenir tout au long de leur mission propre par la suite. Mais dans le grec courant de l'époque, un paraclet désigne plus spécifiquement un avocat de la défense. Or, le texte qui suit, met justement en scène un jugement ! D'où toute une autre série de traductions qui parlent de l'avocat, du défenseur. Bien sûr, rien n'empêche que l'Esprit joue ces différents rôles ; un avocat, en principe, a aussi pour rôle de rassurer son client, et les disciples vont peut-être bien avoir à affronter des jugements dans leur mission ; c'est donc la raison pour laquelle une troisième série de traductions ont préféré garder le mot grec tel quel, sans prendre parti.
Ajoutons que, si on s'intéresse plus particulièrement au sens d'avocat ou défenseur, on peut encore s'interroger sur qui cet avocat défend. Car le jugement dont nous parle la suite du texte n'est pas le jugement du monde à l'égard des disciples, mais le jugement de Dieu à l'égard du monde. Et si on peut alors comprendre l'Esprit comme plaidant la cause des disciples auprès de Dieu dans ce jugement, il est possible aussi de le comprendre comme étant celui qui, au contraire, plaide la cause de Dieu auprès d'eux, celui qui leur rappelle, qui leur montre même, ce qu'ils ont à faire dans le monde. C'est en effet plutôt ainsi qu'il nous est présenté par ailleurs : celui qui nous révèle qui est le Père ! Nous voici donc arrivés à ce tribunal qui est en train de se mettre en place où, grâce à l'Esprit, un jugement va être rendu, à propos de ce qui est bien ("justice", qui aurait été mieux traduit ici par "droiture") et mal ("péché", qui aurait aussi été mieux traduit par "erreur") : ce qui est erroné, en effet, c'est de ne pas croire en Jésus, puisque sa résurrection à venir prouve la vérité de ce qu'il a affirmé, et, par là, le "chef" (mais on traduirait mieux par le "principe", cf. hier) du monde est jugé.
Le "principe" du monde, de fait, ne peut tenir par lui-même, il n'a pas d'existence en soi. Ce n'est pas que le monde soit "mauvais" ; ce qui est péché, ce n'est pas d'être du monde, mais c'est de ne pas croire en Jésus, c'est le monde lorsqu'il prétend se passer de Dieu. Nous voyons que la théologie johannique est vraiment centrée sur la résurrection, c'est son événement fondateur ; cette résurrection, dont le disciple que Jésus aimait a quasiment été le témoin oculaire lorsqu'il a examiné attentivement la disposition des linges dans le tombeau vide, a fait de Jésus le centre de l'univers et de l'histoire, la pierre de touche censée permettre à quiconque de comprendre et de croire, de se positionner entre l'erreur et la vérité.