Voilà une des sources de l'hérésie de nombreux chrétiens, hérésie involontaire bien sûr ; Jésus vient ici clairement s'intercaler entre ses disciples et Dieu, et c'est lui-même qui le leur demande : ne vous souciez pas d'être aimés du Père, contentez-vous de mon amour ; ne vous souciez pas des commandements du Père, contentez-vous des miens ; et cela doit suffire à votre bonheur !
Cette hérésie, c'est toujours la même : celle qui consiste à ne pas suffisamment (voire pas du tout) distinguer en Jésus ce qui est de l'homme et ce qui est de Dieu. Et c'est l'évangéliste lui-même qui nous y incline ici. L'amour de Jésus pour ses disciples, les commandements (qui seront explicités juste après) qu'il leur donne, ne peuvent se justifier que dans la mesure où il s'agit en réalité de l'amour de Dieu et de ses commandements à Lui. Encore une fois, seule la transparence en Jésus de l'homme à Dieu peut justifier de telles affirmations, et il en manque ici le rappel.
Bien au contraire, au lieu de "demeurez dans mon amour, car mon amour pour vous est celui du Père", nous avons "demeurez dans mon amour, comme je demeure dans celui du Père" ; au lieu de "gardez mes commandements, car mes commandements sont ceux du Père", nous avons "gardez mes commandements, comme je garde ceux du Père". Il y a donc bien, dans ce passage, une nette incitation à remplacer Dieu par Jésus, les disciples sont invités à entrer dans une relation à Jésus similaire à celle qu'il a lui et lui seul, pour sa part, avec Dieu qu'il appelle le Père ; c'est une des tendances de la communauté johannique qui s'exprime par là, celle qui mène à une déification de Jésus qui va jusqu'à gommer complètement son humanité, comme le font de nombreux chrétiens sans même s'en rendre compte.
Si on leur demande vers qui ils se tournent en général dans leurs prières, quel pourcentage de chrétiens répondront : vers le Père ? très peu... (à part pour le "Notre Père" proclamé communautairement) et c'est tout-à-fait symptomatique de cette distance que leur façon de comprendre la personne de Jésus met en réalité entre eux et Dieu, alors que lui, en leur enseignant cette dénomination — père — espérait l'inverse : le leur rendre plus proche...
Mais peut-être le problème vient-il d'une confusion entre ce que signifie pour les chrétiens la dénomination du "Père" et ce qu'elle signifiait pour Jésus ? Quand Jésus parle du Père, c'est Dieu, le seul et l'unique, qu'il désigne ainsi ; en aucun cas il ne parle de ce qui sera qualifié plus tard par d'autres de première "personne" de la Trinité. Ce n'est certainement pas Jésus qui a inventé ce concept d'un seul Dieu en trois "personnes : Père, Fils et Esprit".
Agrandissement : Illustration 1
Comme m'a aimé le Père,
moi aussi je vous ai aimés.
Demeurez dans l'amour, le mien.
Si vous gardez mes commandements,
vous demeurerez dans mon amour,
comme moi j'ai gardé les commandements de mon Père
et je demeure dans son amour.
Je vous ai dit ces choses
pour que la joie, la mienne, soit en vous
et que votre joie soit parfaite.
(Jean 15, 9-11)