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Billet de blog 11 juin 2014

La loi c'est la loi ?

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Billet original : La loi c'est la loi ?

« Ne pensez pas que je vienne détruire la loi ou les prophètes. Je ne viens pas détruire, mais accomplir. 

« Car : amen, je vous dis, tant que ne seront passés le ciel et la terre, un seul i, un seul trait de la Loi ne passera, que tout ne soit arrivé. Aussi qui enfreindra l'un de ces commandements les plus petits, et enseignera cela aux hommes : ‘Le plus petit’ sera-t-il appelé au royaume des cieux. Qui fera et enseignera, celui-là : ‘Grand’ sera-t-il appelé au royaume des cieux. »

Matthieu 5, 17-19

Après la leçon inaugurale d'avant-hier — sous forme de ce résumé programmatique que sont les béatitudes, suivie de l'appel hier à le mettre en œuvre dans sa propre vie — car sinon ça sert à rien, Matthieu en vient aujourd'hui à une problématique qui n'intéresse sans doute guère que lui, ou plus exactement sa communauté de juifs qui croient en Jésus comme étant le Messie. Parce qu'il est certain que Jésus, au cours de son ministère, a pris un certain nombre de libertés avec des pratiques plus ou moins partagées par de nombreux juifs de son temps, ce qui pouvait les choquer. Je ne sais si le raisonnement tenu ici était vraiment de nature à convaincre le public visé. Il est admis que Matthieu était vraisemblablement un scribe, donc un bon connaisseur des Écritures, et il ne pouvait pas ignorer que l'attitude de Jésus vis-à-vis du sabbat, par exemple, dépassait largement l'omission de "un seul iota, un seul signe diacritique de la Loi" ! C'est pourtant ce qu'il essaie, semble-t-il, de faire croire dans ce passage. Du moins cela en a les apparences, comme une déclaration d'intention. Serait-il en train d'essayer de noyer le poisson ?

Une autre manière d'envisager les choses, plus justement, consiste à considérer que la période du ministère de Jésus a été comme une parenthèse d'anticipation, parenthèse qui ensuite, entre sa résurrection et son retour définitif, est considérée comme close, avec retour à la pleine pertinence de la Loi. Il est certain, d'une part, que si Jésus s'était permis de telles libertés, c'était parce qu'il était convaincu que le Royaume était là, en train de s'instaurer. Nous savons aussi que les premiers chrétiens sont passés par plusieurs opinions successives sur cette venue du Royaume. Pendant les tout premiers temps, où ils avaient repris le mode de fonctionnement qu'ils avaient eu avec Jésus de son vivant, prêchant, guérissant et exorcisant avec succès, ils se sont pensés eux aussi dans le Royaume en cours d'avènement : c'était la suite de ce qui avait commencé avec lui, en Galilée. Puis les choses se sont tassées, les 'signes' se sont raréfiés, l'enthousiasme s'est quelque peu tempéré, et a commencé l'attente du retour de Jésus. Imminente, certes, mais on n'était donc plus vraiment dans le Royaume, il était seulement pour demain ou après-demain, pas aujourd'hui. C'est dans cette période que Matthieu écrit, et il est vrai que les chrétiens avaient repris l'habitude de jeûner, par exemple, alors que du temps de Jésus les disciples ne le faisaient pas. C'est donc bien plus ainsi qu'il faut comprendre cette réhabilitation de la Loi par Matthieu, dans des communautés issues du judaïsme : en attendant la fin des temps, la Loi reste la référence à observer, avec minutie.

Nous devons alors relativiser cette insistance de Matthieu sur une Loi à prendre au pied de la lettre. C'est une option, celle qu'ont suivie les chrétiens issus du judaïsme (disparus depuis en tant que courant distinct), différente des choix qui ont été faits dans les communautés issues de la prédication de Paul, adressée à des non-juifs, et dont sont issues nos Églises. On a, dans les Actes des Apôtres, des traces des controverses qui ont eu lieu entre les deux courants, notamment au sujet de la circoncision. Même si on ne peut pas plus lire les Actes que les Évangiles comme des livres d'histoire, nous pouvons être sûrs que, au moins la circoncision, mais aussi des questions alimentaires, ont été des pommes de discorde entre les deux camps, ce qui signifie pour le moins que tout le monde n'était pas aligné sur le texte de Matthieu d'aujourd'hui... Rien que les nombreux écrits de Paul sur la Loi nous le disent. Nous n'entrerons pas ici dans une étude approfondie de la pensée de Paul sur la Loi. Ce qui est certain, c'est qu'il considérait que seule la foi en la résurrection est capable de nous sauver. Cela ne veut pas dire pour autant que la Loi ne serve plus à rien, mais en tout cas qu'on ne peut pas considérer que "l'accomplissement" de la Loi opérée par Jésus, selon Matthieu, soit synonyme de sa sanctuarisation, comme il le suggère par sa formulation quasiment magique. Il n'y a pas vraiment de règles absolues. Nous verrons que, concrètement, sur certains points, Jésus a donné des directives infiniment plus ardues que celles admises avant lui, quand sur d'autres il autorisait des libertés propres à scandaliser ses coreligionnaires. Il y a de fait une dialectique complexe entre Loi et salut, que nous approfondirons au fur et à mesure que nous avancerons plus dans Matthieu.

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