On peut se poser la question : les disciples de Jésus ont-ils vraiment été capables de guérir les malades et chasser les démons du vivant de leur maître, alors qu'ils étaient encore visiblement sur l'idée d'un messie politico-militaire ? Cela semble hautement incompatible : la compassion sans limites, l'oubli total de soi, la confiance absolue en la providence divine, nécessaires pour que se produisent de tels faits ne peuvent s'accommoder d'une perspective aussi mesquine que de revendiquer une propriété sur un territoire. Quoi qu'on ait pu la déformer par la suite, la "bonne nouvelle" n'est pas compatible avec le concept de nation : la fraternité à laquelle elle appelle ne peut être qu'universelle.
Pour cette raison, le plus vraisemblable est que cette mission dans laquelle les disciples se trouvent embarqués, se situe plutôt après la mort et "résurrection" de Jésus, quelle que soit la réalité concrète de cette résurrection : on peut mettre en doute la matérialité de cette victoire sur la mort, il est par contre assuré qu'à un moment donné les disciples ont fini par dépasser leur déception, faire leur deuil de leurs attentes erronées, et entrer, enfin, dans le vrai royaume, celui de cette présence immédiate de Dieu dans laquelle avait vécu Jésus ; telle a été la venue de l'Esprit, et c'est en cela que Jésus leur est devenu plus présent lui aussi qu'il n'avait pu l'être de son vivant.
C'est donc plutôt à ce moment-là qu'ils ont vécu les conditions de la mission telles que décrites ici, avec les signes qui se produisaient par l'intermédiaire de Jésus et qui se sont mis à se produire par leur intermédiaire à eux aussi, ces guérisons miraculeuses, comme si des forces malignes, qui empêchaient la vie de s'épanouir, se trouvaient renvoyées au néant. Et les conditions pour que cela puisse se produire, ce sont cette confiance parfaite, cet abandon de tout souci de soi, parce que c'est cela le seul message, c'est cela la bonne nouvelle, et que ça ne sert à rien de le seriner sur tous les tons, de le décliner dans toutes les langues, avec tous les arguments possibles et imaginables : rien ne vaut que de le vivre, tout simplement, cela seul parle en toute vérité, cela seul témoigne et agit en toute réalité.
Et alors, oui, tout est possible.
Agrandissement : Illustration 1
et en allant proclamez en disant
que le royaume des cieux s'est approché
les malades guérissez-les !
les morts réveillez-les !
les lépreux purifiez-les !
les démons expulsez-les !
vous avez reçu gratuitement
donnez gratuitement !
ne prenez
ni or ni argent ni bronze dans vos ceintures
ni besace pour le chemin
ni deux tuniques
ni sandales
ni bâton
car l'ouvrier mérite sa nourriture
et en quelque ville ou village où vous entrez
informez-vous de qui y est digne
et là restez jusqu'à ce que vous repartiez !
aussi en entrant dans la maison
souhaitez-lui la paix
et si la maison en est digne
votre paix ira sur elle
mais si elle n'en est pas digne
votre paix reviendra vers vous
et qui ne vous recevra pas
ni n'écoutera vos paroles
sortez de cette maison ou de cette ville
et secouez la poussière de vos pieds !
amen je vous dis
au jour du jugement
ce sera plus supportable
pour le pays de Sodome et Gomorrhe
que pour cette ville
(Matthieu 10, 7-15)