Comment comprendre ces histoires de démons, et plus particulièrement celle de ce principe personnifié du mal, qu'on l'appelle Satan ou Béelzeboul ou le Diable ou Lucifer ou... Je sais qu'il y a des différences entre ces différents noms, mais c'est l'idée sous-jacente, l'idée commune, d'une entité qui s'opposerait de l'autre côté à celle du bien ? Personnellement, et je sais qu'en disant cela je vais choquer beaucoup de ceux qui croient en Dieu, mais je ne crois pas à cette personnification du mal. Il y a des principes du mal, mais pas de Prince du mal. Par contre, de l'autre côté, il y a non seulement des principes du bien, mais de plus il est difficile, et même impossible, de ne pas envisager un "Prince" du bien, ce qu'on appelle couramment Dieu, à condition de ne pas limiter notre représentation de cette personnification à l'image de la nôtre.
Ce qui est difficilement contestable, c'est qu'il y a de la transcendance dans le monde. Dans le domaine purement physique de ce monde, la seule règle qui existe est celle de l'entropie, la dégénérescence, la dispersion ; la matière est une dégénérescence de la lumière, de l'énergie, et cette énergie elle-même est une dégénérescence d'un quelque chose dont nous ne savons trop ce qu'il était auparavant, avant ce que nous appelons le big bang, mais qu'on ne peut que concevoir comme étant la source de tout l'univers, et le premier mouvement qui anime cet univers au moment où il se manifeste est celui de la dispersion. Dispersion et dégénérescence, s'il n'y avait que cela, l'aventure s'en serait arrêtée là, à des particules élémentaires se dispersant à l'infini.
Mais cela ne s'est pas passé ainsi, un autre principe s'est manifesté contre celui-ci, un principe qui a fait coopérer ensemble ces particules élémentaires, un principe de cohésion qui va à l'inverse de celui de dispersion, et ce principe-là, progressivement, fait apparaître des réalités absolument inimaginables auparavant : les particules élémentaires s'assemblent en atomes puis en molécules, permettant d'une part de faire surgir la terre, l'eau, l'air, bref, ce que nous appelons généralement le monde minéral, lorsque ces associations d'atomes en molécules sont relativement simples pour ne pas dire simplistes, ce qui leur donne une certaine stabilité. Mais d'autre part, certaines molécules se forment dans une sorte d'équilibre instable, à la limite perpétuelle de s'effondrer sans pourtant le faire, et de ces molécules-là surgira la cellule, la vie.
Et cela continue encore, certaines cellules s'associent elles aussi de manières relativement simples, selon des schémas ne combinant guère que lignes et surfaces, ce qui donne le monde végétal, tandis que d'autres qui le font de manière plus complexe en formant de vrais volumes, donnent le monde animal, au sein duquel pourra apparaître la conscience.
Tout ceci était loin d'être prévisible au commencement. Ce qui existait, c'étaient les deux principes, celui de la dispersion, et celui de la coopération, et c'est la dispersion qui semble se manifester en premier, mais le fait qu'elle n'ait clairement pas "gagné la bataille" dès le début (sinon nous ne serions pas là...) semble signifier qu'elle ne le fera jamais. On peut se représenter ce principe de coopération comme on veut, le voir comme un être qui savait à l'avance tout ce qui se passerait, ou pas, peut-être n'était-il initialement que cela, ce principe, mais désormais il est nécessairement bien plus que cela, tout ce qu'il a suscité, il l'est devenu, et c'est bien pour cette raison qu'on doit lui reconnaître les propriétés d'une personne, c'est-à-dire au minimum celle d'avoir conscience de soi, ce qu'il est évidemment impossible de penser au sujet de l'autre principe, celui de dispersion.
Qui n'est pas avec moi est contre moi, et qui ne converge pas avec moi disperse... Mais comment ne pas être sensible à la beauté de l'univers ? et comment donc croire que tout ceci n'aurait aucun sens ? comment croire que nous ne serions que des machines, des automates, avec juste une illusion de libre arbitre, comme l'envisagent de plus en plus de personnes, si seulement ce mot convient encore pour les qualifier, dans ces conditions ? Le simple bon sens nous oblige à reconnaître qu'il y a eu un sens à tout ceci jusqu'à nous, et il n'y a donc pas de raison que cela s'arrête là, même si vraisemblablement rien n'est écrit à l'avance. La seule chose qui soit évidente, c'est que ce n'est pas dans le chacun pour soi que la suite surgira, mais dans la coopération, pour ne pas dire l'amour.
Agrandissement : Illustration 1
et il expulsait un démon et il était muet
et une fois le démon sorti le muet parla
et les foules s'émerveillèrent
mais certains d'entre eux dirent
« c'est par Béelzeboul le chef des démons
qu'il expulse les démons »
(et d'autres pour le tester
lui demandaient un signe du ciel)
mais lui connaissant leurs pensées leur a dit
« tout royaume divisé contre lui-même
part en désolation et maison sur maison tombe
donc si le satan aussi est divisé contre lui-même
comment son royaume tiendra-t-il ?
puisque vous dites que c'est par Béelzeboul
que j'expulse les démons
et si moi c'est par Béelzeboul que j'expulse les démons
vos fils par qui est-ce qu'ils expulsent ?
c'est pourquoi c'est eux-mêmes qui seront vos juges
mais si c'est par le doigt de Dieu
que moi j'expulse les démons
alors c'est qu'il est arrivé pour vous le royaume de Dieu
quand le fort bien armé garde sa demeure
ses biens sont en paix
mais qu'un plus fort que lui survienne et le vainque
il lui arrache son armure à laquelle il se fiait
et distribue ses dépouilles
qui n'est pas avec moi est contre moi
et qui ne converge pas avec moi disperse
quand l'esprit impur est sorti de l'homme
il traverse des lieux sans eau cherchant un répit
mais ne le trouvant pas il dit
"je vais retourner dans ma maison d'où je suis sorti"
et étant venu il la trouve propre et décorée
alors il va et prend sept autres esprits plus mauvais que lui
et étant entrés ils s'installent là
et le dernier état de cet homme devient pire que le premier »
(Luc 11, 14-26)