Billet original : Service compris
« Qui d'entre vous, s'il a un esclave, laboureur ou berger, qui rentre du champ, lui dira : "Tout de suite, viens, allonge-toi" ? Non ! Mais il lui dira : "Prépare-moi à dîner. Ceins-toi, sers-moi, jusqu'à ce que j'ai mangé et bu. Et après cela, tu mangeras et boiras, toi !" Est-ce qu'il a gratitude pour l'esclave qui a fait ce qui était prescrit ?
« Ainsi de vous : quand vous aurez fait tout ce qui était prescrit, dites : "Serviteurs inutiles, voilà ce que nous sommes : ce que nous devions faire, nous avons fait !" »
Luc 17, 7-10
Cette mini-parabole nous parle-t-elle d'un serviteur ou d'un esclave ? les traductions hésitent. La grande majorité parlent d'un serviteur, quelques unes d'un esclave, à mon avis avec raison. Le serviteur est lié à son maître par un contrat. S'il est "laboureur ou berger", il est censé faire son travail de laboureur ou de berger, et non faire encore en plus le service de table "au débotté" ! Seul l'esclave est ainsi taillable et corvéable à merci. La parabole évoque donc plutôt les conditions d'un esclave. Parmi les trois traductions françaises (Darby, Jeanne d'Arc et Tresmontant) qui ont su faire ce choix, une seule cependant a eu le courage d'en tirer les conséquences jusqu'au bout, en maintenant le même terme dans la conclusion : "Nous sommes des esclaves inutiles". C'est vrai qu'on rechigne spontanément à se considérer ainsi, surtout quand on pense que Jésus est venu nous révéler que nous étions des "fils de Dieu" ! On peut difficilement envisager un grand écart plus extrême que celui-là. Pourtant je crois que c'est ce qu'a voulu dire ici Luc, dont il convient cependant de noter qu'il est le seul à nous rapporter cette péricope.
Cette parabole peut sembler de plus contradictoire avec une autre, que nous avions vue il y atrois semaines exactement, où il est question de serviteurs qui attendent le retour de leur maître, et qui est propre à Luc (12, 35-38) elle aussi. Là, il est dit à l'inverse qu'à son retour ce maître "se ceindra, installera les serviteurs et les servira" ! On a l'impression à nouveau de passer d'un extrême à l'autre. Il faut quand même remarquer que, dans cette autre parabole, les serviteurs ont été là aussi asservis à une tâche sans limitation : veiller jusqu'au retour du maître, et que ce sont uniquement ceux qui n'auront pas failli dans cette tâche, concrètement ceux qui ne se seront pas endormis, qui seront ainsi récompensés. Ces serviteurs, qui ne se sont pas endormis (on aimerait ajouter : sur leurs lauriers), sont donc finalement assez semblables à nos esclaves du jour, qui doivent être prêts à tout moment à répondre aux désirs de leur maître, sans considérer pour autant avoir accompli quoi que ce soit de méritoire. On peut considérer que les deux paraboles sont plutôt complémentaires que contradictoires, parlant de deux choses différentes, celle d'aujourd'hui de l'état d'esprit dans lequel nous devons juger de nous-mêmes et de nos actes dans cette vie-ci, l'autre d'une récompense que nous pouvons espérer éventuellement recevoir dans une vie future, puisque le cadre de l'attente dans la nuit du retour d'un maître évoque sans ambiguïté la parousie, le retour définitif de Jésus.
Il ne faudrait cependant pas que nous interprétions tout ceci avec les catégories de "cette vie-ci" comme signifiant notre vie actuelle jusqu'à notre mort, et de "la vie future" comme étant celle à laquelle nous ne pourrions espérer accéder qu'après cette mort. D'abord parce que ce n'était pas la perspective des premiers chrétiens, qui pensaient eux que le Royaume allait venir de leur vivant. Or, ce n'est pas parce que la façon dont ils se représentaient cette venue du Royaume ne s'est pas produite, qu'il nous faut en conclure automatiquement, comme il a été fait par la suite, que le Royaume serait une réalité réservée à notre après-mort. Personnellement, je penserais presque le contraire, qu'il nous est beaucoup plus avantageux d'entrer dans le Royaume dès cette vie-ci, que d'attendre notre mort pour savoir ce qu'il en est. Mais, cette découverte du Royaume ici et maintenant, se déroule effectivement comme le décrivent ces deux paraboles. On ne peut pas forcer son entrée, il est un don, gratuit. Il faut parvenir à l'état d'esprit de l'esclave, qui considère que son travail n'est que ce qu'il était censé faire, qui n'espère donc pas en recevoir la moindre récompense, pour que Dieu puisse nous faire le don de se révéler à nous d'une manière telle que nous comprenons alors que c'est bien lui qui nous sert, et ce, depuis toute éternité.