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Billet de blog 11 décembre 2024

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Mousse au chocolat et soupe à l'oignon

Un joug... bienfaisant ! un fardeau... léger ! On est en plein paradoxe, du moins c'est ce qu'il semble à première vue, mais pas pour celles et ceux qui ont entendu ces paroles il y a deux mille ans...

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Un joug... bienfaisant ! un fardeau... léger ! On est en plein paradoxe, du moins c'est ce qu'il semble à première vue, mais pas pour celles et ceux qui ont entendu ces paroles, pas pour les Juifs de l'époque, et vraisemblablement pas non plus pour les Juifs de toutes les époques, s'ils ont encore un strict minimum de culture religieuse : le mot "joug" évoque en effet aussitôt pour eux la Torah, la "Loi", et particulièrement les innombrables "Commandements" qu'elle contient. Au troisième siècle, ceux-ci ont été officiellement recensés au nombre de 613, mais ce travail de formalisation de toutes les règles à suivre avait déjà commencé bien longtemps auparavant, notamment par les pharisiens, ou certains pharisiens.

Un joug, c'est effectivement une pièce de bois relativement lourde — au moins pour le laboureur qui doit en harnacher ses bœufs —, mais destinée à les obliger à travailler de concert, et telle est ainsi considérée la Torah : un ensemble de prescriptions, qui peuvent sembler lourdes à respecter, demandant des efforts dont on aimerait bien s'abstenir, mais qui ont pour objectif de permettre un vivre ensemble de la communauté juive, du peuple, qui fonde même ce peuple, et qui le soude, orienté dans la même direction, le même témoignage, témoignage de la grandeur de son Dieu, témoignage à donner au monde pour qu'il connaisse et reconnaisse ledit Dieu.

Jésus, cependant, au cours de son ministère, semble relativiser une telle compréhension de la Torah comme ensemble d'obligations auxquelles se soumettre. On sait sa contestation concernant les règles liées au shabbat : le shabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le shabbat, l'homme est le maître du shabbat (et non son esclave). Et ce même raisonnement, tenu sur ces observances parmi les plus centrales dans la vie religieuse du judaïsme, peut évidemment être étendu à toutes les autres observances, de tout ordre : la Torah est faite pour l'homme et non l'homme pour la Torah ; l'homme est le maître de la Torah (et non son esclave...) !

Autre épisode important, quand il est interrogé par un scribe sur le commandement "le plus grand" ; il répond alors que c'est, à valeurs égales, d'aimer Dieu et d'aimer son prochain, ces deux-là sont les plus importants et aussi importants l'un que l'autre. Le scribe approuve alors Jésus, il est d'accord avec lui, et ajoute une remarque : qu'il n'y a pas de commune mesure entre ces deux-là et tous les sacrifices et holocaustes, signifiant par là qu'ils peuvent avantageusement les remplacer ; et Jésus approuve cette remarque du scribe, il est d'accord, il n'y a pas besoin de multiplier ainsi à n'en plus finir les règles à suivre pour les moindres circonstances de la vie, aimer suffit comme unique ligne de conduite.

Augustin, quelques siècles plus tard, résumera cela dans une célèbre formule encore plus lapidaire : aime et fais ce que tu veux. Il ne faut évidemment pas la lire en faisant le contre-sens sur le mot aimer qui, en français, signifie deux choses à peu près opposées l'une à l'autre. J'aime la mousse au chocolat, la soupe à l'oignon, etc., signifie en fait que c'est moi que j'aime, c'est mon plaisir, ma satisfaction, que me procurent la mousse au chocolat ou la soupe à l'oignon, plaisir dans lequel le chocolat comme la soupe sont engloutis, anéantis, disparaissent, à mon seul profit. Si c'est dans ce sens-là qu'on entend l'amour de Dieu ou l'amour du prochain ou encore l'amour de la nature, on se trompe. L'amour dont parle Augustin, l'amour dont parle Jésus, l'amour de Dieu et des prochains, est au contraire un amour qui veut en priorité le bien de l'autre (ce qui n'exclut pas forcément notre bien à nous...), mais ce, éventuellement (et pas nécessairement non plus, mais...), jusqu'à l'abnégation si c'est nécessaire.

On notera, peut-être, que si Jésus n'était nullement original dans le judaïsme en prônant que l'amour de Dieu et du prochain pouvaient être suffisants comme règles de conduite dans la vie, pour autant il semble qu'il l'ait pour le moins été en allant jusqu'à cette extrémité d'offrir sa vie, d'accepter qu'elle lui soit ravie, pour ce même amour-là. Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime, étant entendu que, par ceux qu'il aimait, il n'entendait pas seulement ceux qui l'aimaient aussi lui, mais y compris encore ceux qui ne l'aimaient pas, ses ennemis. C'est pour ces derniers aussi qu'il l'a fait, qu'ils le veuillent bien ou pas, d'ailleurs.

Illustration 1

venez à moi !
    vous tous qui êtes fatigués
    et surchargés
et moi je vous reposerai

prenez mon joug sur vous
et apprenez par moi !
    car je suis doux et humble de cœur
et vous trouverez du repos pour vos âmes
    parce que mon joug est bienfaisant
    et mon fardeau léger

(Matthieu 11, 28-30)

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