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Billet de blog 12 janvier 2015

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Commencements

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Billet original : Commencements

Après que Jean a été livré, Jésus vient dans la Galilée. Il clame la bonne nouvelle, de Dieu.  Il dit : « Le temps est accompli : Proche est le royaume de Dieu ! Convertissez-vous ! Et croyez en la bonne nouvelle ! » 

Passant au bord de la mer de la Galilée, il voit Simon, et André, le frère de Simon. Ils jettent l'épervier dans la mer car ce sont des pêcheurs. Jésus leur dit : « Venez derrière moi ! je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes. » Aussitôt, ils laissent les filets, ils le suivent. Il avance un peu. Il voit Jacques, celui de Zébédée, et Jean son frère : eux aussi, dans la barque, réparent les filets. Aussitôt il les appelle. Ils laissent leur père Zébédée dans la barque avec les mercenaires. Ils s'en vont derrière lui.

Marc 1, 14-20

Nous entrons dans ce que la liturgie appelle le temps 'ordinaire', ce qui comprend les périodes qui ne sont ni liées à Noël, ni à Pâques et Pentecôte. Pendant ces périodes, cette liturgie nous propose des lectures à peu près suivies de chacun des trois synoptiques, et, pour commencer, donc, elle a choisi Marc, auquel succèdera ensuite Matthieu, puis enfin Luc. Étant donné que nous avons déjà eu, il y a exactement une semaine, la version matthéenne de ce texte du jour de Marc, et que cette version de Marc ne contient rien qui n'avait été repris par Matthieu, plutôt que de redire à peu près les mêmes choses, nous en profiterons pour approfondir quelques aspects des rapports qui lient entre eux les synoptiques.

Ce choix de la liturgie de nous les faire lire dans cet ordre — Marc, Matthieu et Luc — correspond à l'ordre d'ancienneté de rédaction de ces trois évangiles, tel qu'il est à peu près unanimement accepté. On considère, effectivement, que Matthieu et Luc ont chacun rédigé en s'appuyant sur le texte de Marc, qu'ils avaient "sous les yeux", et qu'ils ont combiné avec d'autres sources, certaines qu'ils partageaient tous les deux — c'est ce qu'on appelle la source Q, nous y reviendrons —, et d'autres qui leur étaient propres à chacun des deux. On remarque de plus que, d'une manière générale, quand Matthieu ou Luc ont de petites variations dans un passage qu'ils partagent, l'un ou l'autre ou tous les deux, avec Marc, c'est la version de ce dernier qui est la plus 'rugueuse', la plus 'basique'. L'expression de Marc est plus proche de l'oralité, contenant des hébraïsmes, voire des araméismes, là où Matthieu et Luc ont un net penchant pour un style plus élaboré, plus intellectualisé. Et il est évident que la tendance la plus naturelle, quand on reformule un texte, est de chercher à en améliorer la tournure, plutôt que l'inverse...

Donc Matthieu et Luc ont chacun composé leur évangile en partant de celui de Marc, écartant quelques uns de ses matériaux (très peu), et surtout en agrégeant d'autres. Dans ces opérations, Matthieu a eu tendance à plutôt déstructurer le récit de Marc, pour regrouper l'ensemble des éléments dont il disposait par grands thèmes, alors que Luc a plutôt conservé de grands morceaux suivis de Marc, intercalés de grands morceaux suivis de ses éléments propres. Ce sont là des tendances générales. Dans ces matériaux que Matthieu et Luc, chacun de son côté (on considère que chacun des deux a rédigé sans connaître le texte de l'autre) ont ajouté au texte de Marc, on en trouve une quantité importante qu'ils ont en commun, parfois mot-à-mot sur plusieurs versets. Ceci signifie qu'ils avaient accès, chacun de leur côté, à une autre source commune qui n'était pas le texte de Marc. Cette source a été nommée 'Quelle', ce qui veut dire en allemand ...'Source', et qu'on appelle donc couramment, bien que ce soit tautologique, source Q. Initialement, cette source Q n'était censée comprendre que le matériau commun à Matthieu et Luc et non présent chez Marc. Mais on s'est aperçu que ce matériau, ainsi rassemblé de manière à priori un peu arbitraire, témoigne d'une théologie, d'une organisation communautaire, d'une pratique pastorale, en bref d'une manière d'être 'chrétien', qui a ses caractéristiques propres, différentes de celles qui se dégagent de chacun des trois synoptiques.

À partir de ce point précis, on entre dans un domaine qui est encore très controversé, ou ouvert (?), de la recherche historico-critique. La source Q est restée longtemps synonyme des seuls matériaux communs à Matthieu et Luc, en excluant ceux de Marc. Des recherches poussées de reconstitution de cette source ont été faites sur cette base, certains ont même pensé pouvoir y discerner des traces de couches successives de rédaction ou d'élaboration, et considèrent qu'elle constitue, telle quelle, un document cohérent et qui se suffit à lui-même. Tout ceci reste quand même en fait très fragile. Une autre tendance se dessine progressivement, profitant de ce premier travail qui a permis de dégager une cohérence doctrinale, pour étendre le champ de la source Q aussi à d'autres matériaux, qu'on trouve notamment (en abondance) dans le texte de Marc repris par Matthieu et Luc, du moment que ces matériaux restent dans la même "doctrine chrétienne" originale. Il serait effectivement très surprenant que Marc ait rédigé un évangile entier en ignorant complètement une source d'une telle importance ! Dans le même ordre d'idées, on peut considérer que certains des matériaux (cette fois beaucoup moins nombreux) qui sont propres à Luc ou Matthieu séparément, font aussi partie de la même source Q. En résumé, on passe d'un schéma où Marc et Q sont considérés comme deux bases séparées sur lesquelles Matthieu et Luc ont construits chacun leurs variations, à un schéma où Q seule est considérée comme base primaire, sur laquelle Marc a construit sa variation, laquelle à son tour a servi de base secondaire, et parallèle, à la base primaire, ce qui, bien sûr, rend cette source Q de plus en plus importante dans le processus d'élaboration des évangiles, et son contenu primordial dans l'histoire des tout premiers 'chrétiens'.

La source Q, composée presque exclusivement de paroles de Jésus, a pour caractéristique première et essentielle de ne pas le considérer comme le Messie (et encore moins le Fils de Dieu, évidemment). Elle n'affirme pas non plus le contraire, pour être précis ; c'est plutôt que la question ne l'intéresse pas. On peut dire que pour la source Q l'important n'est pas de déterminer un statut pour Jésus, mais de vivre son enseignement, centré sur la notion de Royaume. Elle a, sur ce point, parfaitement assimilé la conclusion du sermon sur la montagne (qui fait partie de Q) : "Ce n'est pas de me dire 'Seigneur !' qui fait entrer dans le Royaume, mais de faire la volonté du Père". La source Q nous parle donc d'une sorte de confrérie, de guilde, de gens qui ont choisi de répondre à l'appel radical de Jésus, qui vivent dans la pauvreté et la confiance en la providence, et qui vont à l'aventure, prêchant et guérissant, comme l'avait fait Jésus. Ils font en fait exactement ce qui est décrit dans les synoptiques comme étant censément l'envoi en mission des douze, mais dont il est bien plus probable que c'est en réalité la description de ce tout premier 'christianisme'. Prêchant, guérissant, exorcisant, ils reprennent l'histoire là où Jésus l'avait laissée, chez eux, en Galilée. C'est tout ce que signifie pour eux la "Résurrection", la "venue de l'Esprit" : que désormais, eux aussi sont capables des mêmes œuvres que leur maître. Ce 'Royaume', eux y sont entrés, et leur seul souci est de l'ouvrir au plus grand nombre.

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