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Billet de blog 12 février 2015

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Brouillage de frontières

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Billet original : Brouillage de frontières

De là il se lève et s'en va vers les frontières de Tyr. Il entre dans une maison. Il veut que personne ne le sache, et ne peut se dérober. Mais aussitôt une femme qui a entendu parler de lui — sa petite fille a un esprit impur — vient et tombe à ses pieds. 

La femme est une grecque, de Syrie, phénicienne de race. Elle le sollicite de jeter le démon hors de sa fille.  Il lui dit : « Laisse d'abord se rassasier les enfants. Car il n'est pas beau de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiots. »  Elle répond et lui dit : « Seigneur ! Et les chiots, sous la table, mangent des miettes des petits enfants ! » 

Il lui dit : « À cause de cette parole, va : le démon est sorti de ta fille. »  Elle s'en va à son logis. Elle trouve la petite enfant jetée sur le lit, et le démon, sorti.

Marc 7, 24-30

Voici la seconde excursion de Jésus hors d'Israël. On pourrait chipoter. Matthieu (15, 21-28), dans sa version parallèle, dit que Jésus part "vers Tyr et Sidon", et précise ensuite que c'est la syro-phénicienne qui "sort de la frontière". Ici, chez Marc, une minorité de traductions françaises disent que Jésus part seulement "vers la frontière de Tyr", mais le texte grec, et la majorité des traductions, disent qu'il part en réalité "dans la région de Tyr". L'explication de ces différences de traduction vient de ce que le mot grec ὅριον (horion) signifie au sens restreint les "limites d'une région", et au sens large une "région". Mais la préposition qui le précède ici chez Marc, εἰς (eis), a bien le sens premier de "dans", et beaucoup plus rarement celui de "vers". Les traductions qui ont donc choisi "vers les frontières", au lieu de "dans la région", l'ont fait sans doute pour harmoniser la version marcienne avec celle de Matthieu. Mais ce n'est pas justifié : la version de Marc est la plus ancienne des deux. Si on veut soupçonner cependant que la source Q, à laquelle ils ont pu puiser tous les deux, avait à l'origine le sens conservé par Matthieu, il faudrait alors que ce soit Marc qui ait eu une raison précise de la modifier, par exemple que Marc aurait eu comme ligne directrice de montrer un Jésus qui allait vers les païens. Or, ce n'est pas le cas. L'évangile de Marc, globalement, ne manifeste pas un souci appuyé des païens, alors qu'au contraire l'évangile de Matthieu manifeste un souci appuyé de réserver la bonne nouvelle aux seuls juifs... C'est donc Matthieu qui a modifié sa source, qu'il l'ait prise chez Marc ou directement en Q, pour éviter de montrer un Jésus sortant une seconde fois des frontières d'Israël, malgré le rejet qui lui avait été manifesté lors de l'affaire des deux mille cochons...

Quoi qu'il en soit de ces chipotages pour essayer d'empêcher Jésus d'avoir franchi une frontière, tout le sens du récit n'a de toutes façons pour seul objectif que d'affirmer que la bonne nouvelle est bien destinée elle aussi aux païens ! On mesure alors à quel point la question pouvait être sensible pour un Matthieu, pour qu'il se soit efforcé à ce point de minimiser cette ouverture par des manœuvres qui ne peuvent que nous apparaître comme parfaitement ridicules, de notre point de vue d'héritiers de deux mille ans de pagano-christianisme... Car le récit parle bien d'une femme païenne, d'un Jésus qui refuse d'abord d'accéder à sa demande précisément parce qu'elle est païenne, mais qui finit ensuite par lui céder ! Encore que ! là aussi Matthieu nous y a mis sa petite touche... Alors qu'ici chez Marc, nous avons un Jésus qui affirme résolument à la femme "va, le démon est sorti de ta fille", chez Matthieu c'est déjà nettement moins volontaire : "qu'il en soit comme tu veux", c'est une concession à l'argument des miettes sous la table, c'est elle qui l'a voulu et Jésus ne se sent pas de lui interdire d'en profiter.

Mais c'est encore sans doute le langage précis utilisé pour désigner les enfants, dans tout ce passage, qui est le plus significatif et intéressant. Au début du récit, la femme parle de sa θυγάτηρ (thugatér), un mot qui évoque la filiation, exactement comme le mot fille en français : cette fille est donc une païenne, puisque descendante d'une païenne. Et Jésus répond en parlant de τέκνον (teknon), un mot qui évoque aussi la filiation, mais pour lequel nous n'avons pas d'équivalent en français. Un peu lourdement, on devrait dire "fils et filles" : "Laisse d'abord se rassasier les fils et filles. Car il n'est pas beau de prendre le pain des fils et filles...". Jésus répond donc à sa demande en faveur de sa fille païenne, en lui parlant des fils et filles de son peuple, des fils et filles juifs de parents juifs. Filiation contre filiation : nous sommes au cœur de la problématique, sur laquelle ont buté Matthieu et les communautés judéo-chrétiennes dont il témoigne. La bonne nouvelle d'un Messie juif peut-elle concerner des non-juifs ? La trouvaille de génie de la syro-phénicienne (en réalité des rédacteurs maîtrisant parfaitement le grec, évidemment) est de répondre alors à Jésus en parlant de παιδίον (paidion), un mot qui désigne les enfants, mais qui ne fait plus référence à la filiation, au lignage. Ce ne sont plus des enfants "fils et filles" de juifs ou de païens, ce ne sont que des enfants, des membres d'une certaine classe d'âge... Par ce terme, on sort enfin de cette prépondérance de la 'race', comme si cette 'race' avait quelque chose de plus essentiel que d'être d'abord et avant tout des êtres humains... Et d'ailleurs, à la fin du récit, ce n'est pas la "fille", dont la syro-phénicienne est venue plaider la cause, qui est dite guérie, mais bien "l'enfant" !

Faut-il préciser que, là encore, Matthieu a fait des siennes ? Chez lui, donc, la syro-phénicienne ne réclame pas le droit de manger les miettes "des enfants", mais carrément celles de "la table de leurs maîtres". D'un seul coup, le pain dont parlait l'histoire, le pain des "fils et filles", devient le pain des "maîtres" ! Non seulement Matthieu ne veut pas entendre parler du mot "enfants" sans lien à la filiation, mais il en profite même pour situer les juifs dans une position de maîtres par rapport aux païens... Trop fort, non ? Ajoutons encore que, toujours chez Matthieu, lorsque la syro-phénicienne vient demander à Jésus de guérir sa fille, ce dernier s'enferme dans la posture de celui qui n'a rien entendu et qui fait comme si la femme n'était même pas là ! qu'ensuite ce sont les disciples qui, lui ayant demandé de la chasser parce qu'elle leur casse les oreilles, l'obligent en quelque sorte à entrer en relation avec elle ; et enfin, qu'avant d'en arriver à l'image du pain des "fils et filles", Jésus sort d'abord à la femme l'argument imparable que, de toutes façons, "il n'a été envoyé que pour les brebis de la maison d'Israël"... Matthieu aurait pu difficilement faire pire pour montrer que Jésus n'était pas du tout d'accord avec ces histoires d'extension de la bonne nouvelle aux païens.

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