Une erreur qui nous condamnerait à ne rien comprendre à ces histoires de profane et de sacré, serait de prendre ces ablutions d'aliments et de vaisselle pour des questions d'hygiène. Il est certain que cet aspect joue aussi, on peut soupçonner qu'un certain nombre de ces prescriptions résultent aussi d'observations sanitaires, acquises par l'expérience, du genre que, les personnes qui ne lavent pas ce qu'elles mangent ni ce avec quoi elles mangent (plats, mains), sont plus souvent sujettes à des désagréments digestifs que les autres. Bien sûr. Mais ce n'est pas l'argument invoqué pour en faire des règles à respecter.
Au-delà alors de ces précautions qui nous motiveraient, nous, de nos jours, c'est bien de cette question du profane et du sacré abordée hier qu'il s'agit encore et toujours, et, dans le fond, de savoir d'où vient le mal. Ces pratiques autour de l'alimentation supposent donc qu'on puisse l'en rendre responsable, d'où, avant même ces histoires d'ablutions, une nomenclature détaillée d'aliments qui doivent être exclus absolument, étant considérés comme intrinsèquement impropres à la consommation, impossibles à purifier ; on connaît le cochon, mais il n'est en l'occurrence que la partie émergée de l'iceberg pour tout Juif orthodoxe.
Jésus fait donc ici figure de révolutionnaire, en affirmant qu'absolument aucune nourriture n'est à proscrire, ni qu'aucune précaution pour la préparer n'est nécessaire. On peut se poser des questions sur l'argument invoqué, que ça va dans le ventre puis que ça part aux lieux d'aisance, comme si l'alimentation ne servait pas quand même à sustenter tout le corps, ou comme si encore le régime alimentaire des carnivores et celui des herbivores n'avaient aucun lien avec le caractère des uns et des autres... Notre nourriture, bien évidemment, a quand même quelque chose à voir avec tout ce que nous sommes, notamment aussi notre psychisme, ainsi que notre spiritualité.
Mais on peut considérer que l'argumentation n'en reste pas moins valide : c'est notre cœur (siège et lieu d'élaboration de nos pensées, dans l'anthropologie hébraïque) qui dicte quand même nos comportements, et c'est à lui d'apprendre à discerner ce qui lui convient ou pas en matière d'alimentation. Ou, si on préfère, si j'ai un tempérament coléreux par exemple, il vaudra peut-être mieux que j'évite les excès de viandes rouges, de vin, et de tout ce qui tend à échauffer le sang, mais les mêmes aliments pourront éventuellement s'avérer parfaitement adéquats pour quelqu'un d'autre ayant un autre tempérament. L'essentiel est donc d'apprendre à se connaître, et d'agir en conséquence.
La liste ici de toutes ces "mauvaises pensées" est peu courante dans les évangiles ; c'est plutôt chez Paul qu'on trouve de telles énumérations. Et on serait tenté de se dire : mais en tout ceci, c'est surtout aux autres que je fais du tort si je m'y laisse entraîner, ce sont les autres que je vais profaner par de tels agissements. Et c'est vrai aussi, c'est vrai qu'en commettant le mal j'incite mes victimes à le commettre ensuite à leur tour, contre moi, ou contre d'autres, innocents, lesquels à leur tour, etc. Mais, même s'il n'en était pas ainsi, même si par extraordinaire un tel effet boule de neige ne se produisait pas, il resterait alors que c'est déjà en premier contre moi-même que j'aurais mal agi, n'étant normalement pas fier de moi au moment d'en prendre conscience.
Agrandissement : Illustration 1
et ayant de nouveau appelé à lui la foule il leur disait
« écoutez-moi tous et comprenez !
il n'y a rien qui entre de l'extérieur de l'homme en lui
qui puisse le profaner
mais ce qui vient de l'homme
c'est ça qui profane l'homme »
et quand il entra à la maison à l'écart de la foule
ses disciples l'interrogeaient sur la parabole
et il leur dit
« ainsi vous êtes vous aussi sans intelligence ?
vous ne comprenez pas que
tout ce qui entre de l'extérieur dans l'homme
ne peut le profaner
parce que cela n'entre pas dans son cœur mais dans son ventre
et part aux latrines »
sanctifiant toute nourriture
mais disait-il
« ce qui vient de l'homme
c'est cela qui profane l'homme
car c'est du dedans
du cœur des hommes
que sortent les mauvaises pensées
prostitutions
vols
meurtres
adultères
cupidités
méchancetés
fourberie
débauche
œil mauvais (jalousie)
blasphème
orgueil
folie
toutes ces mauvaises choses sortent du dedans
et profanent l'homme »
(Marc 7, 14-23)