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Billet de blog 13 mai 2015

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Les mots pour le dire

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Billet original : Les mots pour le dire

« J'ai encore beaucoup à vous dire mais vous ne pouvez porter à présent. Or, quand il viendra, lui, l'Esprit de vérité, il vous guidera dans la vérité tout entière car il ne parlera pas de lui-même mais ce qu'il aura entendu, il le dira, et l'à-venir, il vous l'annoncera. 

« Lui me glorifiera : il prendra du mien et vous l'annoncera. Tout ce qu'a le Père est à moi. C'est pourquoi je dis qu'il prendra du mien et vous l'annoncera. »

Jean 16, 12-15

Il est certain que les disciples n'y pigeaient déjà pas grand chose à tout ce que Jésus essayait de leur transmettre : en rajouter encore n'aurait servi strictement à rien ! sinon à les embrouiller encore plus. Mais nous sommes bien sûr dans un discours fictif ; n'oublions pas que tout ceci est une catéchèse, adressée par la communauté johannique à des personnes qui aspirent à "recevoir" l'Esprit. Or, il est effectivement très difficile d'expliquer ce qu'est la vie avec l'Esprit ! Jésus s'y est cassé les dents, le premier. Comme si on voulait décrire le goût d'une orange à quelqu'un qui n'a jamais mangé d'agrumes, ou ce que sont les couleurs à un aveugle, les mots ont leurs limites, pouvant même produire l'effet inverse de celui escompté : faire naître des erreurs de représentations qui seront en réalité autant d'obstacles pour arriver à l'expérience. Certains, à ce sujet, sont même tenants qu'on ne devrait absolument jamais rien dire. Ils n'ont peut-être pas tout-à-fait tort ?

Pourtant je doute que ceux-là qui prônent une telle attitude n'avaient jamais entendu parler auparavant de la question... Je doute aussi que, si Jésus n'avait absolument rien essayé de transmettre, les disciples auraient pu faire quelque expérience de l'Esprit que ce soit après sa mort. Il y a peut-être là un paradoxe : on ne peut pas parler de la vie avec l'Esprit — comme de toute expérience spirituelle — sans la trahir. Les mots sont impuissants à dire ce dont il s'agit réellement, mais ils mettent quand même en route. C'est donc aussi du côté de celui qui les reçoit, que cela peut se jouer. C'est à lui de prendre conscience qu'il y a autre chose qui est dit au-delà des mots, et d'apprendre à percevoir cet autre chose, ou à le laisser prendre corps en lui. Mais ce n'est dans le fond pas très différent d'avec d'autres domaines de la communication. Quand nous exprimons des sentiments, les mots non plus ne disent pas tout, loin de là, et c'est notre interlocuteur qui, avec sa propre expérience, comble le fossé entre ces mots et ce dont ils veulent parler. Ceci, à condition qu'il puisse trouver en lui-même qu'il a, lui aussi, expérimenté un tel sentiment, sinon, il a toutes les peines du monde à voir de quoi il pourrait s'agir. En témoignent par exemple tous ceux qui ne comprennent pas qu'une personne dépressive est une malade, et non un fainéant qui ne mériterait que des coups de pieds au c...

Nous sommes donc dans ce dernier cas, lorsque nous essayons de parler de notre expérience spirituelle. Non qu'une telle expérience ne soit qu'un sentiment, bien sûr ! (encore moins une maladie...), mais c'est le même genre de difficulté. Alors oui, évidemment, lorsqu'il sera venu, cet Esprit, tout s'éclairera : les disciples comprendront enfin de quoi Jésus parlait ! ils comprendront tout au sujet de Jésus, lequel sera ainsi "glorifié". Mais on notera qu'avant ça, ils vont devoir laisser mourir, justement, toutes ces fausses représentations qu'ils s'étaient faites de son vivant, ils vont devoir passer comme de l'autre côté du miroir dans lequel ils s'étaient projetés eux-mêmes, ce miroir dans lequel ils avaient construit leur compréhension erronée, à leur image. Une seconde naissance qui, pour certains, peut être difficile, mais pas nécessairement, il n'y a pas de règles. Il s'agit que naisse ce qui a été semé par la Parole au-delà des mots, ce qui se produit toujours de lui-même, mais à quoi nous résistons parfois longtemps...

Et nous avons, pour finir, cette précision du texte, très intéressante, où, suite à une affirmation qui pourrait laisser entendre que l'Esprit serait issu de Jésus seul ("il prendra du mien"), vient aussitôt une explication laborieuse pour tenter d'affirmer qu'il n'en est rien : c'est seulement parce que Jésus est image fidèle du Père qu'il a pu dire ça, mais en réalité l'Esprit est issu du Père, même si c'est par Jésus interposé. Nous ne sommes pas encore dans la pierre d'achoppement qui provoquera le schisme entre catholiques et orthodoxes, mais nous en voyons comme les prémices, avec ce risque, quand Jésus devient tellement central, qu'on finirait pas en oublier qu'il s'effaçait devant le Père, et non voulait prendre sa place. C'est pourtant vrai que Jésus a incarné le Père, en somme, qu'il l'a manifesté. Il faut cependant maintenir la différence, comme a tenu à le faire l'orthodoxie, et ceci n'est peut-être pas si éloigné qu'il pourrait le sembler de cette question des "mots pour le dire" : évitons de confondre la Parole du Père avec le Père lui-même.

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