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Billet de blog 13 septembre 2014

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La chasse au trésor ?

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Billet original : La chasse au trésor ?

« Il n'est pas d'arbre beau qui fasse fruit pourri. Pas plus qu'arbre pourri qui fasse de beau fruit. Car chaque arbre à son propre fruit se connaît : sur des épines ne se ramassent pas des figues, ni sur un buisson, raisin ne se vendange. L'homme bon, du bon trésor du cœur, produit du bon. Le mauvais, du trésor mauvais, produit du mauvais. Car d'un trop-plein de cœur parle sa bouche. 

« Pourquoi m'appelez-vous : "Seigneur, Seigneur !" Et vous ne faites pas ce que je dis ? Qui vient vers moi, entend mes paroles et les fait, je vais vous suggérer à qui il est semblable : Il est semblable à un homme qui bâtit une maison. Il creuse, il va profond, il pose une fondation sur la pierre. Une crue survient, le torrent se rue sur cette maison, et n'est pas assez fort pour l'ébranler, parce qu'elle est bellement bâtie. Mais qui entend, et ne fait pas, est semblable à un homme qui bâtit une maison sur la terre, sans fondation. Sur elle se rue le torrent : aussitôt elle s'effondre. Et la ruine de cette maison est grande ! »

Luc 6, 43-49

Nous voici déjà à la fin du discours dans la plaine de Luc, son équivalent du sermon sur la montagne de Matthieu. Eh oui ! Luc n'a pas amassé autant de paroles que son confrère, pour cette présentation de ce qu'il estime être l'essentiel de l'enseignement de Jésus. Si nous récapitulons, nous pourrions résumer qu'il s'agit, selon Luc, principalement de savoir rester petits. Savoir rester petits matériellement déjà, c'est une caractéristique de Luc, son insistance que la pauvreté demandée par Jésus n'est pas seulement "en esprit", parce que si la pauvreté en esprit ne nous amène pas aussi à une simplicité matérielle, elle n'est qu'une façon de nous raconter des histoires à nous-mêmes. Et savoir rester petits devant nos frères, savoir ne pas juger, ce qui amène à les aimer, y compris jusqu'à nos ennemis. Voilà donc ce que Luc a retenu d'important dans l'enseignement de Jésus, et aujourd'hui il conclut le discours par des considérations d'un autre ordre, il ne s'agit plus à proprement parler de l'enseignement lui-même mais d'exhortations à le mettre en pratique, à ne pas se contenter de le recevoir intellectuellement. Nous allons y revenir.

L'exigence de pauvreté matérielle est une caractéristique de Luc. Il en parle déjà dans le magnificat, la prière qu'il fait dire par Marie lors de sa visite à Élisabeth : "Il comble de biens les affamés, il renvoie les riches les mains vides" (Luc 1, 53). C'est Luc aussi qui nous dit dans les Actes que les premiers chrétiens "mettaient tout en commun" : les premiers communistes ! Bien sûr, nous ne pouvons pas prendre pour argent comptant tout ce que dit Luc, mais il est bien vraisemblable que c'était le modèle effectivement en usage dans les communautés pauliniennes. On sait que Paul mettait son point d'honneur à subvenir lui-même à ses besoins, refusant de vivre sur le dos des communautés qu'il fondait par sa prédication, et ce contrairement, comme il ne se prive pas de le souligner, à ses rivaux de Jérusalem. Le plus symptomatique de cette histoire étant que cette communauté de Jérusalem, qui croyait dur comme fer au retour définitif de Jésus et à l'instauration du Royaume dans un avenir proche, va finir par se retrouver dans la misère à cause de son impéritie, et que ce sont les communautés de pauvres de Paul qui vont se cotiser pour les renflouer ! Bon, il semble bien qu'il n'y avait quand même pas 'que' des pauvres qui aient été gagnés par Paul à sa prédication, que la levée de fonds a dû se faire plutôt auprès des quelques notables convertis, et que si elle a été couronnée de succès, c'est que ces notables n'avaient pas "tout mis en commun" ...ce communisme n'était sans doute pas intégral. Reste que ces communautés étaient majoritairement composées de petites gens, ayant à cœur comme Paul de s'assumer financièrement ("Si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus" 2 Thessaloniciens 3, 10), mais orientés vers une vie simple qui ne cherche pas plus que de satisfaire ses besoins de base.

Chez Matthieu, nous l'avons déjà vu, cette exigence de pauvreté matérielle a été plutôt camouflée, simplement parce que la communauté de Jérusalem était beaucoup plus mondaine, d'où l'expression de "pauvreté en esprit"... Chez Marc, la question ne se pose pas vraiment. Marc témoigne plutôt de l'état d'esprit de la toute première génération de chrétiens, ceux de la source Q, ceux qui pensaient qu'ils vivaient déjà dans le Royaume, trop sur un nuage pour se poser la question. Ils étaient pauvres, ils étaient ces prédicateurs qui parcouraient la Galilée, reproduisant ce que Jésus avait fait de son vivant, se rendant de village en village, guérissant, enseignant, dépendants de l'hospitalité, comme il est décrit à propos de l'envoi en mission des douze, qui n'a vraisemblablement pas eu lieu du vivant de Jésus mais raconte justement ce tout premier christianisme. L'organisation d'une communauté structurée viendra plus tard. Chez Jean non plus, la question ne se pose pas vraiment, chez lui aussi on est sur un petit nuage, mais pas pour les mêmes raisons. Chez Jean, on ne se soucie que de la grande affaire mystique, initiatique, 'spirituelle'. Le reste est secondaire. Par contre, on semble trouver aussi chez Jean le second volet du discours dans la plaine de Luc, savoir rester petits dans nos relations les uns avec les autres. Jean est celui qui insiste effectivement le plus sur l'amour fraternel. Mais ses motivations ne sont pas exactement les mêmes que Luc. Chez Luc, c'est comme un principe de base, une éthique. Chez Jean, c'est comme une incantation désespérée et impuissante. C'est que la voie mystique se parcourt seul ! et est semée de pièges pour l'ego. La communauté johannique est plus une collectivité réunie autour d'un intérêt plus ou moins commun, très peu hiérarchisée, et qui finira par imploser sous les dissensions et divergences de points de vue.

Alors nous voilà au pied du mur ! Luc nous a exposé le programme, il semble que ses communautés s'efforçaient assez sincèrement de le mettre en œuvre. Et nous ? Nous pouvons arguer de l'histoire ultérieure de l'Église, qui, bien qu'héritière principalement des seules communautés pauliniennes/lucaniennes, va très vite développer un modèle plus proche de la communauté matthéenne, comme on sait, avec pignon sur rue, hiérarchie et compromissions. Mais ce serait oublier une chose : que Jésus ne s'adressait qu'aux personnes, et n'a jamais prétendu que son enseignement pouvait servir de base à des institutions, quelles qu'elles soient. Les Églises ont cette utilité qu'elles nous ont transmis, et peuvent continuer de transmettre, quand même, ce que je pense être l'essentiel. Un peu dans le genre "faites ce que je dis et non ce que je fais" ? et après ? le message est là, nous l'avons reçu, nous le recevons. Qu'allons-nous en faire ? le garder et l'encadrer au-dessus de la cheminée, et notre maison n'aura pas de fondations, et nous ne porterons pas de bons fruits, ou y répondre, nous mettre en route dans ce sens qu'il nous propose, et creuser en nous jusqu'à y trouver ce roc sur lequel nous pourrons fonder, et porter de bons fruits ?

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