Aimez vos ennemis : si ça n'est pas absolument incompréhensible, contraire au simple bon sens le mieux partagé, ça aussi ? Il suffit de regarder, d'ouvrir les yeux, sur ce qui se passe partout sur terre dans le monde animal, dans le monde du vivant : c'est la lutte pour la survie, c'est inscrit dans les gènes, c'est programmé, nous sommes programmés ainsi, vivre comprend l'impératif de tout faire pour protéger et maintenir le plus longtemps possible cette vie qui m'a été confiée. Il n'y a même pas de véritable solidarité dans le monde animal, tout au plus des alliances autour d'un intérêt commun, mais certainement pas jusqu'à sacrifier sa vie pour un congénère. Seule exception peut-être, les mères, qui peuvent aller jusqu'à mourir pour sauver leurs petits, mais si elles le font, n'est-ce pas parce qu'elles les considèrent comme une part d'elles-mêmes ? et en tout cas, on est loin de l'amour des ennemis...!
Oui, mais voilà : ne sommes-nous que des animaux ? nous avons bien sûr une nature animale, mais c'est tout ? Sans présupposer des histoires d'âme (que les animaux ont aussi d'ailleurs), ou mieux d'esprit (auquel cette fois ils n'accèdent pas), il n'en reste pas moins que nous sommes certainement les seuls à être conscients de faire partie d'un tout, à être conscients d'une notion que nous appelons l'univers, le tout du monde ; même si nous en ignorons encore les limites éventuelles, nous avons cette notion, ce concept : il y a moi, et il y a l'ensemble, le tout dont je fais partie, ce tout qui m'a fait exister en son sein, que je peux aussi bien appeler Dieu si je veux, mais cela ne change rien sur le fond, car du point de vue de ce tout je n'ai certainement pas plus d'importance que n'importe laquelle ni lequel de mes semblables.
C'est, à mon sens, uniquement à partir de ce point de vue que peut se comprendre cette invitation : aimez vos ennemis. Les aimer : cela ne signifie pas que j'apprécie les torts qu'ils peuvent me causer, mais qu'il m'est évident par ailleurs qu'ils sont encore complètement dominés par leur seule nature animale, en somme qu'ils ne sont pas encore devenus réellement des êtres humains, alors que je suis sûr et certain qu'il n'y a aucune raison qu'ils ne puissent pas le devenir, le réaliser, en prendre conscience, et le vivre. C'est en fait ce que disait déjà aussi le psaume : "vous êtes des dieux, des fils du Très-Haut, vous tous !". Oui, nous sommes tout autre chose que des animaux ; cette conscience qui nous caractérise, à la fois conscience de soi et donc à la fois conscience d'un tout dont nous sommes issus, change tout.
Un peu de la même manière que la vie est une lutte contre la loi de l'entropie qui régit le monde physique, minéral, de même la conscience qui nous caractérise se présente aussi comme une lutte contre la "loi de la jungle", la loi du plus fort, la loi de la concurrence, et jusque parfois contre la loi de la "survie", même de ma propre survie personnelle éventuellement, qui régit précisément ce monde du vivant. C'est en ce sens que je comprends le témoignage qu'a voulu donner Jésus en acceptant sa mort : c'était le seul moyen de faire sortir ceux qui se considéraient comme ses disciples de leur condition animale, eux qui ne le suivaient que parce qu'ils croyaient qu'il allait les débarrasser de leurs ennemis, les romains. Car c'était bien là qu'ils en étaient eux aussi, comme tous leurs coreligionnaires.
Nous ne sommes sans doute pas tous appelés à aller jusque là, donner notre vie, y compris pour nos ennemis, mais cela peut au moins nous montrer la direction, nous servir de boussole, que d'autres en aient été capables, en soient capables ?
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mais à vous qui écoutez je dis
aimez vos ennemis !
faites du bien à ceux qui vous haïssent !
bénissez ceux qui vous exècrent !
priez pour ceux qui vous maltraitent !
à qui te frappe sur la joue
offre aussi l'autre !
et à qui prend ton manteau
ne refuse pas non plus la tunique !
à quiconque te demande
donne !
et à qui prend ce qui est tien
ne le redemande pas !
et comme vous voulez que vous fassent les hommes
faites de même pour eux !
et si vous aimez ceux qui vous aiment
quelle mérite y a-t-il pour vous ?
car les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment
et si vous faites du bien à ceux qui vous font du bien
quelle mérite y a-t-il pour vous ?
car les pécheurs aussi en font autant
et si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir en retour
quelle mérite y a-t-il pour vous ?
car même les pécheurs prêtent aux pécheurs
pour recevoir en retour l'équivalent
mais aimez vos ennemis !
et faites du bien !
et prêtez sans rien espérer en retour !
et votre récompense sera grande
et vous serez des fils du Très Haut
car lui est bienveillant pour les ingrats et les méchants
soyez pleins de compassion !
comme votre père est plein de compassion
et ne jugez pas !
et vous ne serez pas jugés
et ne condamnez pas !
et vous ne serez pas condamnés
pardonnez !
et il vous sera pardonné
donnez !
et il vous sera donné
une belle mesure tassée serrée débordante
sera donnée dans votre sein
car c'est de la mesure
dont vous mesurez
qu'il sera mesuré pour vous en retour
(Luc 6, 27-38)