Billet original : Langage des signes
Comme les foules se regroupent, il commence à dire : « Cet âge est un âge mauvais. Il cherche un signe, et de signe il ne lui sera pas donné, sinon le signe de Jonas : Comme Jonas est devenu signe pour les gens de Ninive, de même sera le fils de l'homme pour cet âge-ci.
« La reine du midi s'éveillera au jugement avec les hommes de cet âge et les condamnera, parce qu'elle est venue des confins de la terre entendre la sagesse de Salomon. Et voici : plus que Salomon ici ! Les hommes de Ninive se lèveront au jugement avec cet âge et le condamneront, parce qu'ils se sont convertis au kérygme de Jonas. Et voici : plus que Jonas ici ! »
Luc 11, 29-32
Si on regarde la version parallèle de ce passage chez Matthieu (12, 38-42), on voit qu'il est introduit par la remarque que "certains demandent à Jésus un 'signe'". Luc a bien cette phrase, lui aussi, mais il l'a mise dans l'introduction à la controverse sur le fait que ce serait par la puissance de Béelzeboul qu'il accomplirait ses guérisons. On a un peu de mal à s'en rappeler... En tout cas, c'est là ce qui motive notre passage du jour. Jésus est réputé à cause de ces 'signes'. Ceux qui en prennent ombrage, pour quelque raison que ce soit, essaient de l'attaquer sur ce point, mettant d'abord en cause l'origine dont il tirerait ce 'pouvoir', puis lui demandant de produire sous leurs yeux un de ces signes, avec bien sûr la ferme intention de l'observer sous toutes les coutures pendant qu'il s'exécute, et de déceler, soit une preuve de leur allégation, soit une supercherie quelconque qui puisse le ravaler au rang de charlatan. Il est cependant évident que Jésus ne peut pas répondre à une telle demande. Il n'est justement pas un bateleur ou artiste de foire, les signes, ce n'est pas vraiment lui qui les décide. Ils se produisent par son intermédiaire, mais ils s'originent aussi dans la détresse et la foi de ceux qui s'adressent à lui, en aucun cas ils ne pourraient se produire pour répondre à une simple curiosité, encore moins quand elle est soupçonneuse !
Cependant, la parabole de Ninive et du signe de Jonas ne peut en aucun cas provenir de Jésus. Cette comparaison entre Jésus et Jonas fait appel à une analogie entre le séjour de trois jours et trois nuits de Jonas dans le ventre d'un gros poisson, et ce qui est considéré comme le séjour de Jésus dans la mort avant sa résurrection. On pourrait à ce sujet relever déjà une non concordance de durée entre trois jours et trois nuits pour Jonas, d'une part, et, d'autre part, deux nuits et un jour pour Jésus. Mais surtout, il y a le fait que Jésus n'avait aucune idée de son vivant de ce qui lui arriverait une fois mort... Tout ce dont il a pu éventuellement parler à ce sujet, c'était de sa foi en la résurrection à la manière dont se la représentaient ses coreligionnaires, c'est-à-dire juste le fait que, d'une manière mystérieuse, les justes ne disparaissent pas dans la mort mais accèdent à une autre vie, éternelle, auprès de Dieu. Dans cette représentation qui était celle de son temps, le cadavre ne joue aucun rôle, et il faut reconnaître que nous non plus, chrétiens deux mille ans plus tard, ne croyons plus trop à un lien direct entre notre corps mort biologique et notre corps ressuscité, ou ne devrions plus trop y croire. Quelle que soit la réalité de la volatilisation, ou non, du corps de Jésus dans le tombeau, elle n'est pas significative de ce qu'est la résurrection à laquelle nous pouvons éventuellement croire pour nous.
L'évocation du signe de Jonas par Jésus et de son vivant pose un second problème. Ce signe ne pourra en tout état de cause servir de témoignage, pour ceux qui "lui demandent un signe", qu'après sa mort. Cela signifierait que Jésus, finalement, refuserait ici de répondre dans l'aujourd'hui de la question à ses contradicteurs, qu'il laisse tomber sa mission, pour un temps ultérieur hypothétique. Je ne crois pas qu'on puisse envisager un tel Jésus. Il a certes eu un gros virage à négocier quand il s'est rendu compte du fossé qu'il y avait entre lui et les foules, à l'occasion de la multiplication des pains. Il a dû se rendre compte qu'il s'était fait beaucoup d'illusions, de grands pans de la représentation qu'il se faisait sur la venue du Royaume se sont écroulés. Il a pris conscience qu'il était seul, que personne ne comprenait ce dont il parlait, que chacun restait dans des images superficielles d'un Messie terrestre et politique, et que personne n'entrait dans la relation intime et personnelle à un Dieu Père. Ceci dit, je ne crois pas que le choix qu'il ait fait alors ait été de jeter aux orties sa vocation ! Il est entré dans une démarche sur laquelle il n'avait pas de visibilité, dont il ne savait pas trop comment elle pourrait être fructueuse, mais qui ne pouvait pas non plus consister à répondre à des demandes, aussi infondées soit-elles, en bottant en touche. Jésus reste plus que jamais présent dans son rôle, au contraire.
Il convient alors de remarquer la première phrase de la réponse de Jésus : "Cet âge est un âge mauvais". Cette adresse ne concerne pas seulement ses interlocuteurs aux arrières-pensées plus ou moins douteuses. On parle bien ici de toute la génération de l'époque de Jésus. Il y a eu certainement, de la part de Jésus, à partir du tournant de la multiplication des pains, une réticence de fond par rapport aux signes qui avaient fait sa réputation. Jésus a compris qu'en même temps qu'ils ont fait son succès, ils ont été aussi les responsables de la mécompréhension entre lui et les foules. Et ceci a fortement marqué ses 'disciples', qu'à partir de ce moment Jésus a refusé de se prêter au jeu des guérisons et exorcismes. Il l'a certainement exprimé, son refus ne concernait pas seulement quelques interlocuteurs qui voulaient le tester, mais bien tout le monde, tout "cet âge". Mais comment des premiers chrétiens qui se sont mis à leur tour à produire guérisons et exorcismes auraient-ils pu rapporter ce refus exprimé par Jésus dans la seconde partie de son ministère ? ils ne l'ont évidemment pas compris. Et comme ils fondaient toute leur foi sur ce signe par excellence qu'a été la volatilisation du corps du tombeau, c'est ce qu'ils ont voulu formuler ici, amalgamant le refus de principe de la part de Jésus, à partir d'un certain moment, de se prêter aux signes, à celui qu'il a certainement été aussi amené parfois à opposer à des demandes de signes comme des spectacles, et plaçant le tout sous le patronage du signe ultime par excellence qu'est la résurrection. Voilà résumée toute l'ambiguïté de ce passage.