Matthieu a réuni ici plusieurs sentences qui ont comme point commun de parler de Jean le Baptiste, et dont le sens de chacune n'est déjà pas évident en soi, et à plus forte raison si on veut leur trouver un sens général commun, ou à défaut une certaine logique dans leur enchaînement ! En gardant donc présent à l'esprit que "à l'impossible nul n'est tenu", commençons par approcher la question de Jean par rapport à Jésus, d'une manière générale ; peut-être que, chemin faisant, des lueurs viendront nous éclairer sur ces trois sentences.
Jean est à la charnière entre la première alliance — l'alliance avec le peuple hébreu, l'alliance avec Abraham et Isaac et Jacob, puis renouvelée par l'intermédiaire de Moïse — et l'élargissement de cette même alliance à toutes les nations par l'intermédiaire de Jésus. Et cet élargissement, en même temps qu'il change le rôle du public concerné, change aussi la nature de l’eschatologie, particulièrement de la notion de royaume (royaume des cieux, royaume de Dieu). Pour Jean, ce royaume est encore une notion collective et, pour cette raison, marquée dans le temps par un commencement, il y aura un avant et un après concernant tout Israël, ou du moins tous ceux d'Israël qui en seront dignes.
Pour Jésus, le royaume est essentiellement une notion intérieure à chacun, un état d'esprit personnel, condition indispensable pour que, justement, il puisse concerner toute l'humanité, toute personne, quels que soient son sexe, sa culture, sa couleur de peau, sa religion même. Le royaume, pour Jésus, est cette relation personnelle qu'il a avec celui (ou celle, ou cela) qu'il appelle le Père, relation dont il ne pense pas qu'elle ne soit réservée qu'à lui, mais au contraire, relation dans laquelle il invite chacun.e à entrer. Toute la différence entre Jésus et Jean tient vraisemblablement en ce point-là, précis. L'inspiration, qui fait dire à Jean que la venue du royaume est proche, est juste, mais, trop dépendant de l'image de Dieu dont il a hérité de la tradition d'Israël, il n'est pas capable d'envisager cette venue autrement que collective et ne concernant qu'Israël au premier chef.
Jean donc, encore dépendant de l'environnement dans lequel il est né, est cependant qualifié par Jésus comme étant "le plus grand" de ceux-ci, quand Jésus lui, évidemment né de femme comme lui, mais qui a su dépasser ces contingences de base, ne fait plus partie de la même catégorie ; lui, Jésus, est certes le plus petit des deux (Jean et Jésus) par l'âge, mais dans le royaume, le vrai royaume, c'est lui Jésus qui précède Jean. Je crois qu'on fait un contresens quand on lit cette première sentence comme si elle disait que Jean serait le plus petit dans le royaume, voire même qu'il en serait carrément exclu.
Mais il est évident qu'un tel changement de perspectives ne pouvait pas se faire "les doigts dans le nez et les mains dans les poches". Il fallait beaucoup de force pour dépasser l'ancien paradigme et entrer dans le nouveau. D'ailleurs aucun des disciples, aucun de ceux qui s'étaient attachés à lui durant son ministère, pas même les douze, n'ont été capables de le faire avant et sa mort, et sa résurrection, et la venue de l'Esprit, tout ceci signifiant qu'il a fallu le choc de sa mort, la fin donc de leurs espoirs qu'il était le messie de la façon dont ils le croyaient, un messie spirituel, certes, mais aussi politique et même militaire. C'est un deuil terrible qu'ils ont eu à faire, avant que la lumière ne se fasse en eux.
Je ne saurais dire si les choses sont plus faciles maintenant après deux mille ans de christianisme, j'aurais même tendance à en douter fortement, mais en tout cas, elles ne sont certainement pas devenues "naturelles" : accéder à la dimension surnaturelle du monde, de l'univers, ne peut évidemment pas être facile, quel que soit le degré d'intuition dont on puisse être gratifié. Il n'est peut-être pas rare qu'on bénéficie de prémices, d'avant-goût, du royaume comme ça, sans qu'on ait rien demandé ou fait pour ça, mais de toutes façons cela n'est alors encore qu'une sorte de pub, d'échantillon gratuit, d'offre d'essai, pour mettre l'eau à la bouche, appâter le client si on peut dire... (c'est vrai que c'est quand même déjà beaucoup, mais ce n'en est pas moins que le premier pas.)
Reste le plus important : Jésus a d'abord été disciple de Jean, avant que de suivre sa vocation propre et de prêcher son propre message, bien au-delà donc de celui de Jean. On peut être surpris de ce fait, et pourtant il est essentiel de le comprendre : il n'y a pas de vocation spirituelle qui puisse progresser sans avoir d'abord été en quelque sorte validée par un autre. Que le développement ultérieur de cette vocation dépasse, éventuellement au-delà de toute imagination, celui qui l'a pourtant validée initialement, n'a rien d'extraordinaire. Ce qui est validé, dans une telle étape fondamentale, ce n'est pas le développement futur, la croissance à venir, mais le fait que la graine soit fertile, autrement dit qu'elle provient bien de la bonne source.
Fallait-il pour cela que Jean soit Élie revenu sur terre ? ici se trouve peut-être plutôt une concession aux spéculations qui avaient cours à l'époque...
Agrandissement : Illustration 1
amen ! je vous dis
il ne s'est pas éveillé parmi les nés de femmes
de plus grand que Jean le baptiseur
mais le plus petit est plus grand que lui
dans le royaume des cieux
et depuis les jours de Jean le baptiseur
jusqu'à maintenant
le royaume des cieux est gagné par la force
et des forts s'en emparent
en effet tous les prophètes et la torah jusqu'à Jean
ont prophétisé
et si vous voulez bien accepter ceci
lui il est Élie qui doit venir
qui a des oreilles qu'il entende !
(Matthieu 11, 11-15)