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Billet de blog 13 février 2015

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Oreille à bouche

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Billet original : Oreille à bouche

De nouveau, il sort des frontières de Tyr. Il vient, par Sidon, vers la mer de Galilée, au milieu des frontières des Dix-Villes. 

Et ils lui amènent un sourd, et malparlant. Ils le supplient : qu'il impose sur lui la main ! Il le prend hors de la foule, à part : il met ses doigts sur ses oreilles, il crache et touche sa langue. Il lève le regard au ciel, gémit et lui dit : « Ephphata ! », c'est-à-dire : « Ouvre-toi grand ! » Aussitôt son ouïe s'ouvre, et se délie le lien de sa langue et il parle correctement. 

Il leur recommande de ne parler à personne. Mais eux, plus il leur recommandait, plus ils clamaient sans mesure. Outre mesure, ils sont frappés. Ils disent : « Bellement, il a fait toutes choses ! Les sourds, il fait entendre, et les non parlants, parler ! »

Marc 7, 31-37

Dans la foulée de cette excursion en pays païen initiée hier, nous en arrivons maintenant quasiment à un voyage touristique. Tyr est au nord de la Galilée, au bord de la Méditerranée, tout comme Sidon, encore plus au nord. Mais les "Dix-Villes", ou Décapole, est une province située à l'est de la mer de Galilée. On peut donc supposer un itinéraire décrivant un arc de cercle, du nord à l'est, traversant les différentes régions frontalières de la Galilée. C'est une supposition. Notons que Marc est le seul à rapporter cet épisode. Sans trop donc nous attacher à la géographie précise, l'idée est de suggérer que Jésus ne s'est pas contenté d'un simple aller-retour, hier, en direction de Tyr, mais qu'il se serait lancé, à une période de son ministère, dans une sorte de mini-campagne en direction des païens, du moins dans les régions limitrophes de la Galilée.

Il n'y a rien de surprenant à ce que Matthieu, qui, hier, avait pris soin de situer l'épisode de la syro-phénicienne à la limite du pays de "Tyr et Sidon" mais encore en Galilée, ait purement et simplement supprimé celui-ci en Décapole. Il ne pouvait pas rééditer le coup d'un arrêt de la troupe juste avant la frontière : cela aurait signifié un arrêt dans la mer de Galilée, sans aborder le rivage... La seule concession qu'il ait faite au texte originel de Marc, ou de la source Q, c'est qu'il a mentionné dans l'épisode de la syro-phénicienne la ville de Sidon, avec celle de Tyr, alors que chez Marc, donc, il n'était question hier que de Tyr, Sidon étant mentionnée aujourd'hui seulement, comme début de l'itinéraire subséquent. Une sorte de scrupule, en somme, de Matthieu, qui montre qu'il connaissait bien l'épisode d'aujourd'hui, et qui a voulu en conserver au moins cette localité en l'intégrant au seul contenu qu'il estimait pouvoir exposer, sans que ça ne fasse s'engager Jésus en terre étrangère.

Luc, de son côté, ne nous rapporte ni l'épisode d'hier, ni celui d'aujourd'hui. Cela ne signifie évidemment pas qu'il serait encore plus ultra que Matthieu, mais simplement, comme on peut s'en douter, qu'il n'a pas ces états d'âmes de ses deux collègues évangélistes. Luc fait partie de la branche initiée par Paul, qui se développe essentiellement en milieu païen, et est lui-même d'origine païenne : il ne se pose même pas la question de savoir si Jésus s'était ou non intéressé à eux de son vivant, c'est une problématique qui ne peut concerner que des judéo-chrétiens. Luc déroule le ministère de Jésus entre le rejet initial par son village natal et le rejet final par sa nation représentée par sa plus haute autorité religieuse (ainsi même que par Hérode, que Luc est le seul à faire intervenir dans le processus) : cela lui suffit, en soi, pour justifier l'universalisme d'un Jésus, qu'il présente d'ailleurs plus comme un fils de Dieu que comme le Messie des juifs. Pour Luc, donc, rapporter ces épisodes de tentatives, sans guère de lendemain, d'annonce de la bonne nouvelle à des païens, même en en enjolivant l'importance et le succès par rapport au récit de Marc, ne servirait qu'à introduire un doute, aussi minime soit-il, sur le bien-fondé du paradigme dont il a hérité.

La scène elle-même qui nous est rapportée aujourd'hui, est donc très symbolique. Un sourd-muet est guéri, en sorte qu'il pourra désormais non seulement recevoir, mais encore transmettre, cette bonne nouvelle à laquelle, jusqu'à présent, les païens étaient censés ne pas pouvoir accéder... et logiquement, les païens ont tellement bien reçu le message, qu'ils se mettent sur le champ à le proclamer. On notera à ce sujet que, dans la réflexion qui leur est attribuée, "Bellement il a fait toutes choses" ne peut pas se limiter à la seule guérison que Jésus vient d'opérer, sinon "toutes choses" serait excessif. Cette affirmation évoque le récit de la création, scandé chaque jour par des "cela était bon", et à la fin par un "tout cela était bon". C'est une profession de foi, implicite, de la part des païens, par laquelle ils adhèrent au Dieu créateur de la Genèse, révélé à eux par l'intermédiaire de Jésus. Enfin, une dernière précision, que les sourds entendent et les muets parlent n'est pas simplement une énumération. Pour rendre pleinement le sens du texte, il faudrait sans doute dire quelque chose du genre : il fait "à la fois" entendre les sourds et parler les muets. Les deux capacités sont considérées comme complémentaires, il n'y a pas de bonne nouvelle qu'on pourrait seulement recevoir et conserver pour soi. La bonne nouvelle entraîne dans un monde de relation. Peut-être même n'est-elle que cela : relation (ce qu'on appelle aussi : amour) ?

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