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Billet de blog 13 février 2025

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Une grecque de race syro-phénicienne

Une grecque : les Juifs vivant en Israël à cette époque appelaient "grec" tout le monde en réalité gréco-romain, l'empire, au sein duquel ils vivaient, et dans lequel la langue et la culture grecques étaient la langue et la culture les mieux partagées

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La scène se passe, selon Marc ici, littéralement "dans" les frontières de Tyr, donc en-dehors de la "terre d'Israël". Matthieu pour sa part, dans la seule version parallèle que nous ayons, dit que Jésus s'en est allé "vers" les frontières de Tyr, autrement dit qu'il est resté en Israël, mais s'est seulement approché de la frontière nord de la Galilée. On peut trouver que ces précisions sont du chipotage, mais tel n'était certainement pas le point de vue des "Israéliens" à cette époque, du moins de bon nombre d'entre eux. Pour tous ceux-là, Eretz Yisrael — la terre d'Israël — reste une composante centrale de leur culture et de leur religion, même si bon nombre de leurs coreligionnaires, eux, vivent en-dehors de cette terre, éparpillés dans tout le monde gréco-romain.

Mais si on regarde les évangiles, on doit constater que les sorties de Jésus hors de la terre d'Israël sont rarissimes. En fait, la seule attestée par les trois évangiles synoptiques (pour l'évangile de Jean, c'est encore pire : tout ou presque tout se passe à Jérusalem ou dans sa banlieue...!) est l'affaire du démoniaque aux deux mille démons : c'est évidemment un épisode caricatural ; en contraste avec toutes les guérisons qui se soient produites en Israël, où il n'était à chaque fois question que d'un seul démon, le premier possédé païen rencontré, lui, en avait donc plusieurs milliers.

Et puis c'est tout, si on excepte cette scène-ci dans sa seule version marcienne, lequel Marc va même jusqu'à faire rentrer Jésus en Israël en passant, non pas par la frontière nord (en redescendant directement vers le sud), mais par la frontière est de la Galilée, sous-entendant toute une sorte d'arc de cercle en terre étrangère du nord vers l'est ; mais ceci n'est même évoqué qu'en un seul verset plutôt elliptique. Il semble donc que, globalement, si jamais Jésus, au cours de son ministère public, est réellement sorti de son pays, cela n'a dû être qu'exceptionnel, voire par inadvertance (?).

Quant à ses rapports avec les non-juifs vivant en Israël, il faut reconnaître que de telles rencontres ne se sont pas non plus multipliées, ce qui nous donne alors un portrait d'un Jésus assez typique de la grande majorité des Juifs vivant en Israël de son temps, ce que nous qualifierions de nos jours pour le moins de chauvinisme franchement marqué. Jésus semble bien penser que YHWH est le seul vrai Dieu, tous les autres n'étant que des idoles, et que les Juifs sont ses petits préférés, tous les autres étant priés de se prosterner devant eux, et que la terre d'Israël est celle où sera instauré le Royaume, c'est de là que YHWH régnera sur le monde entier.

Et pourtant, en parallèle à ces marqueurs culturels indubitables, il est certain aussi que Jésus a plaidé pour un Dieu qui n'était plus celui-là, un Dieu père d'absolument chacune et chacun, un Dieu qui parle au cœur, personnellement et directement, un Dieu qui n'est plus seulement extérieur au monde mais aussi intérieur, et un royaume qui en conséquence s'affranchit de toutes limites terrestres, qui fait éclater non seulement toutes les barrières de classe, mais aussi et en conséquence inéluctable, toutes les notions de soit-disant races, ainsi que de cultures ; un Dieu père de chaque être humain, personnellement, individuellement, et les chérissant tous sans aucune distinction d'origine ni d'âge ni de sexe ni...

C'est ainsi. Certains soutiendront alors qu'un tel élargissement de l'image de Dieu, par rapport à celle du judaïsme, serait une trahison de Jésus qu'il faudrait attribuer à ses disciples. Pour ma part, je ne le pense pas, c'est l'inverse, Jésus restait apparemment inconsciemment prisonnier du milieu dans lequel il était né, n'ayant pas réalisé toutes les conséquences de l'expérience qu'il vivait, de cette présence divine en lui, en somme : de tout ce qu'il y avait de contingent dans la religion de son enfance. Ou alors, s'il en était cependant bien conscient, a-t-il par contre tenu à ne s'adresser prioritairement qu'à ses coreligionnaires, parce qu'il estimait que c'était eux qui avaient le plus besoin d'entendre son message, d'un Dieu qui dépasse toute frontière, c'étaient eux qui étaient les plus prisonniers d'un Dieu en quelque sorte tribal et non universel.

Illustration 1

et s'étant levé de là il s'en alla dans la région de Tyr
    et étant entré dans une maison
    il voulait que personne ne le sache
mais il ne pouvait pas rester caché
et aussitôt ayant entendu parler de lui
    une femme dont la petite fille avait un esprit impur
    étant venue tomba à ses pieds
or la femme était une grecque de race syro-phénicienne
et elle lui demandait d'expulser le démon de sa fille

    alors il lui disait
« laisse d'abord se rassasier les enfants
    car il n'est pas bien de prendre le pain des fils
et de le jeter aux chiots »
    mais elle répondit et lui dit
« Seigneur !
    même les chiots sous la table
mangent des miettes des fils ! »
    et il lui a dit
« à cause de cette parole va !
    il est sorti de ta fille le démon »

    et étant retournée à sa maison
elle trouva l'enfant jetée sur le lit
et le démon sorti

(Marc 7, 24-30)

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