Billet original : Par quel miracle ?
Nicodème répond et lui dit : « Comment cela peut-il se faire ? » Jésus répond et lui dit : « Tu es le maître d'Israël et tu ne connais pas ces choses ?
« Amen, amen, je te dis : ce que nous savons, nous en parlons, ce que nous avons vu, nous en témoignons, et notre témoignage, vous ne le recevez pas ! Je vous ai dit les choses terrestres et vous ne croyez pas ! Quand je vous dis les choses célestes comment croirez-vous ?
« Nul n'est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, le fils de l'homme. Et comme Moïse a haussé le serpent dans le désert de même doit être haussé le fils de l'homme, pour que tout homme qui croit en lui ait vie éternelle.»
Jean 3, 9-15
C'est la suite du dialogue engagé hier avec Nicodème sur la seconde naissance. Nous pouvons avoir l'impression que Nicodème se montre un peu obtus : il avait déjà posé la question "comment ?" et voici qu'il la repose. Mais ce n'est pourtant pas exactement la même question. Celle que nous avions vue hier était ciblée sur un seul aspect : comment lui, Nicodème, ou n'importe qui d'autre, pourrait-il faire pour naître une seconde fois, et sa question envisageait naïvement d'avoir à retourner dans le ventre de sa mère. Ici, la question est plus large : elle porte sur "ces choses" (plutôt que "cela"). C'est plutôt sa surprise sur l'ensemble de l'arrière-plan exposé par Jésus, qu'il exprime, et particulièrement sur l'affirmation qu'il a faite que l'homme n'est pas que chair mais aussi Esprit. Nous l'avions dit, une telle conception de la nature humaine est à priori une nouveauté absolue pour Nicodème, et on comprend très bien qu'il aimerait en savoir plus : d'où ça vient, qui a révélé "cela", qui jusqu'à présent était ignoré, quelles garanties peut-il avoir qu'il ne s'agisse pas d'élucubrations ?
Jésus peut donc se permettre un peu d'ironie pour commencer sa réponse, enfoncer un peu le clou : lui, Nicodème, est censé être un des hommes les plus savants d'Israël, et voici qu'il se découvre ignorant... Ceci dit, la suite de la réponse sort complètement du genre des arguments que Nicodème attendait sans doute. En bon pharisien qu'il était, il aurait voulu un raisonnement s'appuyant sur une interprétation des Écritures, et authentifié par une lignée de rabbis qui l'auraient enseigné et transmis à Jésus. La transmission de maître à disciple, au sujet de Jésus, il faut l'oublier ; il en a pourtant certainement bénéficié (des pharisiens dans son enfance, plus tard Jean Baptiste, et d'autres peut-être que nous ignorons), mais ce n'est pas l'optique de l'évangile de Jean qui tend à présenter un Jésus quasi ovni. L'appui sur les Écritures, l'évangile (10, 34) y fera une allusion dans un autre épisode, en évoquant le verset 6 du psaume 82 (81) : "Je l'ai dit : Vous êtes des dieux, des fils du Très-Haut, vous tous !". Mais de toutes façons, ce sujet de notre nature divine n'est pas du genre qui peut se prouver de cette façon. Jésus le sait très bien, lui qui a été formé par des pharisiens à ces méthodes qu'ils affectionnent, mais qui donnent toujours lieu à des controverses sans fin où chacun peut soutenir à peu près tout et son contraire à partir des mêmes bases.
Personne ne peut prouver à personne que nous ayons bien une nature divine. Tout ce que peut faire Jésus, c'est affirmer solennellement que si, lui, l'affirme, c'est parce qu'il le sait d'expérience : il parle de ce qu'il sait, il témoigne de ce qu'il voit. Transmettre, prouver, l'expérience de notre nature divine est une impossibilité en soi, c'est une expérience qui, par définition, est propre à chacun. Ce qui est transmissible humainement, d'homme à homme, est forcément du domaine terrestre ; cela pourra s'approcher le plus possible de l'expérience du domaine céleste, mais pas y atteindre : il restera toujours un acte de foi. Il faudra déjà commencer par croire ce qui est dit par le témoin le concernant lui-même : "les choses terrestres" ; et il faudra ensuite croire, comme possible pour soi, personnellement, ce dont témoigne le témoin : "les choses célestes". Cette intransmissibilité de l'expérience est bien sûr liée fondamentalement à notre liberté, mais elle ne doit pas non plus nous surprendre outre mesure. C'est même une règle générale qui s'applique dans toute "transmission". Même l'apprentissage de 1 + 1 = 2 nécessite un acte de foi de la part de l'élève de CP ! Même l'acquisition du savoir-faire d'un métier suppose une appropriation personnelle de chaque geste. Il est vrai que dans ces cas plus courants, le témoignage "terrestre" est difficilement contestable. Chacun peut constater qu'en prenant une carotte puis en y adjoignant une autre carotte, on obtient ainsi deux carottes... Chacun peut constater qu'en effectuant tel et tel geste avec l'aide de tel et tel outil on aboutit à tel meuble ou au bon fonctionnement de telle machine, etc.
Concernant l'expérience de notre nature divine, une telle constatation est souvent bien plus délicate ! C'est ici le thème de ce que Jean appelle d'une manière générale les "œuvres" de Jésus (il désigne par ce mot essentiellement ses miracles), mais plus particulièrement de son "œuvre" par excellence que sera son "élévation" sur la croix, par laquelle seront obtenues, à la fois (chez Jean les deux sont indissociables), et la résurrection pour lui, et l'effusion de l'Esprit pour les disciples. Jean s'appuie souvent dans ses raisonnements sur "les œuvres", pouvant donner l'impression qu'il accorde une grande importance à toutes ces guérisons et exorcismes, tels que rapportés dans les synoptiques. Mais dans les faits, Jean en rapporte très peu. En réalité, pour lui, ces œuvres, ou "signes", sont tous à interpréter dans le cadre du seul grand œuvre, du seul signe par excellence. Il faut le redire, Jean n'a pas vécu l'illusion des Galiléens, qui ont cru que le Royaume était en train de s'établir quand les guérisons et exorcismes ont commencé en Galilée, avant de déchanter à la mort de Jésus, puis d'y croire de nouveau quand ces guérisons et exorcismes se sont remis à se produire, par leur intermédiaire cette fois. La foi de Jean, elle, n'a commencé que devant le tombeau vide, et ne s'enracine que dans ce que ses yeux ont vu à ce moment-là.
Telle est donc la fine pointe du raisonnement de Jean ici : comme preuve de la réalité du témoignage de Jésus concernant notre double nature, de chair et d'Esprit, humaine et divine, il ne peut parler que de ce qu'il a vécu personnellement, cette effusion de l'Esprit qu'il a reçue lorsque Jésus est ressuscité. C'est ce qu'il a expérimenté : quand le fils de l'homme a été glorifié, il a cru, et est né lui aussi à cette vie divine qui, depuis, l'habite. Certains sont peut-être déçus : dans le fond, en matière de preuve, nous n'avons fait que passer de la parole de Jésus à celle de Jean ! Eh oui ! mais c'est que réellement, aucune preuve ne peut être donnée... Il ne dépend que de nous de croire, déjà, aux témoignages qui nous sont donnés. Il ne dépend que de nous de croire, ensuite, que nous en soyons nous aussi capables. On peut trouver que Jean a eu de la chance : lui, il a eu sous les yeux le tombeau vide, avec les linges qui parlaient d'une volatilisation mystérieuse du corps. Mais Pierre a eu la même chance, et il n'a rien vu, et il est vraisemblable que, même si Jean avait essayé de lui expliquer, il n'aurait pas plus compris. En réalité, les "signes", nous en avons plus qu'il n'en faut, des témoignages par milliers tout au long des siècles de l'aventure humaine. Il ne dépend que de nous d'ouvrir les yeux.