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Billet de blog 14 octobre 2014

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Billet original : Contenants et contenus

Comme il parlait, un pharisien le convie à déjeuner chez lui. Il entre et s'allonge,  mais le pharisien s'étonne en voyant qu'il n'a pas d'abord fait ablution avant le déjeuner. 

Mais le Seigneur lui dit : « C'est bien vous, les pharisiens ! Le dehors de la coupe et du plat, vous le purifiez, mais votre dedans est rempli de rapine et de mauvaiseté ! Insensés ! Celui qui a fait le dehors n'a pas fait aussi le dedans ? Seulement, le contenu, donnez-le en aumônes, et voici : tout est pur pour vous ! »

Luc 11, 37-41

Avant que les choses ne s'enveniment plus, remarquons que c'est déjà le deuxième pharisien qui, selon Luc, accueille Jésus chez lui et lui offre le repas... Toujours selon Luc (13, 31-33) seul, nous verrons bientôt encore des pharisiens venir prévenir Jésus que Hérode a lancé un ordre d'arrestation à son encontre, comme il l'avait déjà fait pour Jean Baptiste. Luc ne nous donne pas une vision aussi manichéenne que Marc, et surtout Matthieu, des pharisiens. Même si ces deux repas dont parle Luc servent essentiellement à les critiquer — particulièrement celui d'aujourd'hui, puisque c'est là que Luc situe les 'malédictions' contre eux, que Matthieu situe pour sa part comme un des tout derniers discours de Jésus avant sa Passion —, même si, lorsqu'ils avertissent Jésus des menaces d'Hérode, celui-ci ne semble pas leur en savoir gré, il reste que Luc nous parle de pharisiens qui ont pour le moins une attitude ouverte à l'égard de Jésus, qui n'ont pas nécessairement à son sujet comme seule préoccupation de contester son enseignement. Au contraire, s'ils cherchent à le protéger d'Hérode, ce ne peut être logiquement que parce qu'ils ont de la sympathie pour lui et pour ce qu'il dit...

On dit que les rivalités entre frères ennemis peuvent être les pires. Plus on est proche, plus on peut vouloir exacerber ce qui nous différencie. C'est ce qui s'est passé, et dont on peut voir le résultat surtout chez Matthieu, en Israël après la mort de Jésus. Il n'y avait aucun risque qu'on confonde les juifs partisans de Jésus comme Messie advenu (qui allaient plus tard se fondre avec les païens des communautés érigées par Paul et qu'on appelait les chrétiens), avec les sadducéens ! mais avec les pharisiens, si... Pour ces "futurs chrétiens" (complètement juifs, en fait), comme pour les pharisiens, discuter avec les sadducéens était plutôt une perte de temps, tant les positions des uns et des autres étaient éloignées, et les chances de se 'convertir' mutuellement à peu près nulles. Mais entre 'chrétiens' et pharisiens, on était presque sur la même longueur d'onde ! Il y avait cette question de savoir si Jésus était le Messie attendu, ou s'il fallait continuer d'attendre, mais à part ça, pas vraiment de grande différence. D'ailleurs, les 'chrétiens' ont assez vite reconnu que, même si Jésus était le Messie, le Royaume n'était pourtant pas encore arrivé, seulement partiellement, et c'était le même avènement définitif qu'attendaient avec la même espérance les uns et les autres, avec juste ce 'détail' si le Messie qui reviendrait pour l'instauration finale était Jésus ou serait un autre personnage...

Ceci ne veut pas dire que Jésus n'aurait jamais eu de controverses avec certains pharisiens de son vivant ! car on ne peut pas non plus mettre tous les pharisiens dans le même sac. Leur point commun, théorique, par rapport aux sadducéens, était qu'ils considéraient que la Loi devait être l'objet d'interprétations, pour diverses raisons, contrairement aux sadducéens, donc, qui affirmaient officiellement que la Loi seule s'imposait, telle quelle, intangible et suffisante. Ceci pour les grands principes. Dans la pratique, les sadducéens se basaient quand même, de manière plus ou moins implicite, sur des règles d'interprétation. Du côté des pharisiens, le constat initial que la Loi n'a pas prévu tous les cas qui se posent à la conscience, peut quant à lui donner lieu à deux grandes catégories d'herméneutique : d'une part, une exégèse très littérale et terre-à-terre, axée sur la production de tout un corpus de règles innombrables et variées fixant, par exemple, la distance maximale qu'on puisse parcourir à pied en-dehors de sa maison un jour de sabbat... Ou, d'autre part, et, pourrait-on dire, presque dans un sens inverse, un effort pour comprendre l'esprit de la Loi, sa logique interne, effort qui a pu mener, par exemple, à affirmer l'égale importance de l'amour du prochain par rapport à l'amour de Dieu... Jésus s'inscrivait donc complètement dans ce courant pharisien là, et, s'il a pu avoir des discussions plus ou moins chaudes avec certains pharisiens, c'était avec ceux de l'autre tendance.

Des pharisiens, les évangiles n'ont donc pratiquement retenu que ces désaccords entre Jésus et certains d'entre eux. On comprend très bien pourquoi : ce sont les concurrents les plus directs, ceux avec lesquels on se bat sur le même créneau, la même part de marché, particulièrement après la destruction de Jérusalem qui signe la disparition des sadducéens du paysage juif. Il s'agit donc de discréditer l'autre camp, quitte à le caricaturer et le réduire aux attitudes d'une partie seulement de ses membres. C'est exactement comme lorsque, de nos jours, des personnes extérieures aux églises, ou même à d'autres religions, les critiquent globalement en les assimilant à leurs seules intégristes... C'est le même principe, il fallait se démarquer les uns des autres, et le résultat le plus extrême en est ces malédictions que nous abordons aujourd'hui.

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