Le mot "lèpre", dans la tradition biblique, désigne en réalité à peu près toute affection de la peau, tout ce qui, de nos jours, serait du ressort du dermatologue. Les "lépreux" ne sont donc pas du tout nécessairement des lépreux, au sens qu'a ce mot pour nous ; il peut s'agir d'érésipèle, de zona, d'allergie, de dartre... Évidemment, le fait de mettre tous ces cas dans le même sac, de condamner toutes ces personnes à être exclues de la communauté, ce qui les obligeait plus ou moins à se regrouper entre elles, faisait que celles atteintes d'affections parfaitement bénignes se retrouvaient contaminées par les affections les plus graves, mais telle était la "Loi", c'est ce que prescrivait la Torah, en l'occurrence le livre du Lévitique.
Ce même livre prévoyait, pour qu'une personne ainsi exclue de la communauté puisse la réintégrer, au cas où elle se trouverait complètement guérie de toute affection cutanée, qu'elle aille en premier se montrer à un prêtre, lequel l'examinera sous toutes les coutures, et attestera alors — ou non — qu'elle est effectivement guérie. En disant ici aux dix "lépreux" d'aller voir le prêtre pour se montrer à lui, alors même qu'ils ne sont pas guéris, Jésus semble inverser l'ordre des opérations. En s'adressant à lui, les dix espéraient qu'il allait les guérir miraculeusement, comme dans le cas de la guérison du "lépreux" des tout premiers jours de son ministère public (Marc 1, 40s ; Luc 5, 12s ; Matthieu 8, 2s) ; en les envoyant ainsi, toujours atteints, il leur demande comme un acte de foi, c'est comme si c'était leur confiance en lui, et le fait d'entamer la démarche sans certitude, qui allait produire la guérison.
Et voilà qu'effectivement, ça marche ! dans les deux sens du terme : ils marchent vers leur prêtre, et ça marche, la guérison se produit ! On note que Jésus leur a dit d'aller se montrer "aux" prêtres, or, dans un "village", il semble peu probable qu'il y en ait plusieurs... mais c'est sans compter le fait qu'on est aux frontières entre Galilée et Samarie. Ces lépreux viennent des deux contrées, leur exclusion, chacun de sa communauté, les a incités à se rassembler au-delà de leurs différends religieux, mais s'agissant de réintégrer chacun sa communauté d'origine, ils leur faut aller se montrer chacun au prêtre de cette communauté-là. Les Samaritains doivent aller se montrer à un prêtre Samaritain, les Galiléens, à un prêtre Juif (peu importe dans ce cas qu'il soit Galiléen ou Judéen...).
On ne sait pas si, sur les dix, il n'y en avait qu'un seul qui soit Samaritain, et les neuf autres Juifs. Il est possible que telle ait été la visée de cette histoire, et accentuer ainsi la charge contre cette inimitié multiséculaire entre les descendant du royaume du sud (les Juifs) contre ceux du royaume du nord (les Samaritains). C'est chez Luc aussi qu'on trouve la parabole dite du bon Samaritain, où l'attitude compassionnelle de ce dernier est mise en parallèle avec l'égocentrisme d'un prêtre et d'un lévite (censément Juifs). On serait donc dans la même perspective, le terme de "étranger" pour désigner le Samaritain, voulant souligner l'ineptie de cette haine entre descendants des tribus du seul et même Israël...!
Difficile, donc, d'effacer d'un seul coup des siècles de rejet ; il y a les bonnes intentions, et il y a ce qu'on pourrait considérer comme un atavisme culturel qui est plus fort même que la volonté consciente. Mais, au-delà de cet aspect de l'histoire, l'essentiel reste la conclusion donnée par Jésus : ta foi t'a sauvé ! De quoi s'agit-il ? Est-ce à dire que seul lui restera guéri, et que les neuf autres vont se trouver de nouveau contaminés, parce qu'ils n'ont pas pensé à venir dire merci, qu'ils font donc comme si c'était eux-mêmes qui s'étaient guéris en faisant seulement cette démarche d'aller voir le prêtre ? Non, bien sûr que non, guéris ils sont, guéris ils resteront. Mais ils ne sont pas sauvés. Être "sauvé" désigne donc tout-à-fait autre chose qu'être guéri.
Nous nous disons alors que, ces neuf lépreux "ingrats", nous les comprenons quand même très bien : le plus important n'était-il pas d'être guéris, recouvrer la santé et être réintégrés dans la communauté : que demander de plus, de mieux ? Effectivement, si nous sommes peu ou prou en relativement bonne santé, et avons suffisamment d'amis et relations sociales pour ne pas nous sentir seuls, que nous manquerait-il d'autre, de quoi aurions nous besoin encore ?
Qu'est-ce qui pourrait nous le faire découvrir ?
Agrandissement : Illustration 1
et dans son cheminement vers Jérusalem
il passait aux frontières entre Samarie et Galilée
et en entrant dans un village
dix hommes lépreux le rencontrèrent
qui se tenaient à distance
et ils élevèrent la voix en disant
« Jésus rabbi aie pitié de nous ! »
et les ayant vus il leur a dit
« allez et montrez-vous aux prêtres ! »
et il arriva qu'en y allant
ils furent purifiés
alors l'un d'entre eux ayant vu qu'il était guéri
revint glorifiant Dieu à haute voix
et il tomba sur la face à ses pieds
en le bénissant
et il était Samaritain
alors répondant Jésus a dit
« est-ce que les dix n'ont pas été purifiés ?
mais les neuf autres où sont-ils ?
il ne s'en est pas trouvé
pour revenir donner gloire à Dieu
sinon cet étranger ? »
et il lui a dit
« lève-toi et va !
ta foi t'a sauvé »
(Luc 17, 11-19)