Billet original : Remake
En ces jours-là il y a de nouveau une foule nombreuse, et ils n'ont pas de quoi manger. Il appelle à lui les disciples et leur dit : Je suis remué jusqu'aux entrailles pour la foule : déjà trois jours qu'ils restent auprès de moi ! Et ils n'ont pas de quoi manger. Si je les renvoie à jeun dans leur logis, ils défailleront sur le chemin : et certains d'entre eux sont venus de loin ! »
Ses disciples lui répondent : « Comment ? Qui pourra ici les rassasier de pain, sur un désert ? » Il les questionne : « Combien avez-vous de pains ? » Ils disent : « Sept... » Il enjoint à la foule de s'allonger sur la terre. Il prend les sept pains. Il rend grâce, partage et donne à ses disciples pour servir, et ils servent à la foule. Ils ont aussi un peu de petits poissons : il les bénit et dit de les servir aussi. Ils mangent et se rassasient. Ils enlèvent les parts en surplus : sept paniers ! Or, ils sont quelque quatre mille. Il les renvoie.
Aussitôt, il monte dans la barque, avec ses disciples, et vient du côté de Dalmanoutha.
Marc 8, 1-10
Et pour clore en beauté ce mini-passage "en terre étrangère", nous avons droit à une réédition de ce signe considéré par les évangélistes comme le plus signifiant du ministère de Jésus : la multiplication des pains. Sur le territoire de la Décapole, sur la rive orientale de la mer de Galilée, avant de traverser cette mer vers sa rive occidentale (Dalmanoutha), on nous refait le coup de la foule qui n'a plus rien à manger, mais cette fois-ci il s'agit donc d'une foule de païens. Évidemment, chez Matthieu (15, 32-39), pour qui Jésus n'est pas sorti des frontières d'Israël, on ne comprend pas que la raison de cette seconde multiplication des pains est là : dire que les païens sont bien destinés, au même titre que les juifs, à faire partie de la communauté qui se réunit au nom de Jésus... Quant à Luc, qui n'a pas voulu introduire dans son récit ce thème d'un début d'évangélisation des païens du vivant de Jésus, il n'a donc tout simplement pas non plus rapporté cette seconde multiplication des pains, ce qui montre qu'il avait bien compris quel était son sens, contrairement à Matthieu, qui avait seulement trouvé dommage de perdre une preuve de plus de la grandeur du héros.
Ce qui est premier, dans ces récits de multiplication des pains, n'est pourtant pas tant le côté merveilleux et extraordinaire d'un événement qui outrepasse les lois de la nature (création de matière ex nihilo). S'il n'y avait que ça, il n'est pas certain qu'ils nous auraient été rapportés, ou au moins qu'ils n'auraient pas été mis en valeur comme ils le sont (la première, surtout). Il faut noter particulièrement que la multiplication des pains est à peu près le seul événement que l'évangile de Jean ait en commun avec les synoptiques, entre le baptême de Jésus et sa Passion. Jean le judéen, dont pratiquement tout l'évangile se déroule en Judée, a cependant tenu à faire cette grosse exception. Au-delà donc du miracle, ce qui caractérise les multiplications des pains, c'est leur dimension de moment de partage exceptionnel entre toute une foule de personnes ; il faut dire le mot : c'est un moment de communion. Évidemment que ces foules communiaient déjà dans une certaine ferveur à l'écoute des enseignements de Jésus, mais cette communion-là reste abstraite. Le partage d'un seul et même pain vient signifier, sous une forme concrète, et le fait que cet enseignement est proprement nourriture pour leur vie, et le fait qu'ils sont ainsi tous unis dans une même communauté.
Les multiplications des pains comme préfiguration de ce qui deviendra l'eucharistie ? il est en tout cas certain que c'est dans ce sens que les événements nous ont été transmis. Quelle que soit la réalité initiale de ces événements (ou du moins de la première édition), c'est certainement cette relecture qu'on a voulu transmettre dans leurs récits. Il n'en reste pas moins qu'un détail interroge particulièrement : les poissons. Nous parlons toujours de cet événement comme étant la multiplication des pains, pourtant, dans toutes les variantes du récit, c'est autant d'une multiplication de poissons qu'il s'agit, en même temps que de pains. Mais les poissons n'acquièrent pas de signification similaire à celle du pain dans le développement ultérieur du christianisme. Il n'est donc pas possible non plus de considérer qu'il ne se soit rien passé. Si l'événement était une pure invention allégorique, on n'y trouverait pas mention de ces poissons. On peut même être certain que, dans ce cas, en même temps que le pain, c'est à une production spontanée de vin que nous aurions eu affaire, comme l'a décrite Jean dans ses noces de Cana. La rédaction des évangiles a été très largement influencée par les thèses que les premiers chrétiens voulaient promouvoir, mais il y reste ainsi aussi beaucoup d'éléments qui prouvent que tout, pour autant, n'a pas été inventé purement et simplement.
Faire la part, alors, entre le substrat historique possible et ce qui ne ressort que du sens qu'on a voulu lui donner, c'est tout le travail de la recherche historico-critique. Cette dernière nous dit que nous ne pouvons être sûrs que de si peu de choses, qu'il est très tentant de vouloir s'affranchir complètement de toute historicité, soit pour dénier toute valeur au christianisme, soit pour le ramener à une pure symbolique (une sorte de construction purement intellectuelle, très brillante, qui, paraît-il, pourrait se passer de tout enracinement initial dans un authentique vécu), soit pour le réduire à une morale (ce qui, au final, ne pourra qu'amener à relativiser ce qui en fait la spécificité, l'amour des ennemis). Restent donc pourtant une multitude d'indices, comme ces poissons, que les fossoyeurs de toutes sortes s'évertuent évidemment à ne pas voir. À chacun d'en tirer les conclusions qu'il veut ! pourvu que les arêtes ne lui restent pas en travers de la gorge...